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 ECOLE NATIONALE D'ADMINISTRATION 
Pour préparer l'examen de l'échange international

 
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drissago


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MessagePosté le: Mer 18 Mar - 22:36 (2009)    Sujet du message: Pour préparer l'examen de l'échange international Répondre en citant
salam tout le monde
voici un document résumant une bonne partie du cours de l'échange international

pour le télécharger. voici le lien : http://www.mediafire.com/file/5wzy0kxdiz3/internationalisation des échanges et mondialisation.htm
ou lire sur notre Forum
bonne préparation


INTERNATIONALISATION DES ECHANGES

ET MONDIALISATION

 

 

 

Introduction

 

“ Ouverture internationale ”, “ globalisation ”, et surtout “ mondialisation ”, sont des expressions que vous avez déjà souvent entendues, que ce soit à la télévision, en histoire-géographie, ou ailleurs. Mais quelle réalité recouvrent-elles ? Et d’ailleurs, sont-elles synonymes ? 

Il faut donc bien s’interroger sur ce qu’est la mondialisation et sur l’internationalisation des échanges qui l’accompagne. 

 

On peut définir le processus de mondialisation comme « l’émergence d’un vaste marché mondial des biens, des services, des capitaux et de la force de travail, s’affranchissant de plus en plus des frontières politiques des Etats, et accentuant les interdépendances entre les pays » (S. d’Agostino, La mondialisation, Ed. Bréal, 2002). 

L’internationalisation des économies nationales résulte de l’essor des échanges internationaux, résultat d’une ouverture croissante des économies. Cet essor n’est pas récent : le commerce international s’est développé très rapidement au 19ème siècle et le degré d’ouverture de nombreuses économies était plus élevé en 1913 qu’il ne l’était à la fin des années 1960. Cependant depuis 1950, les échanges internationaux progressent très rapidement, plus rapidement que les P.I.B. Ainsi, en deux siècles (le 19ème et le 20ème), les échanges de biens et services ont été multipliés par 1000 environ alors que le P.I.B. mondial n’a été multiplié que par 60 (ce qui est beaucoup quand même !). Cela signifie qu’une proportion grandissante des productions nationales est exportée et que les économies nationales sont de plus en plus insérées dans l’économie mondiale. Résultat : l’internationalisation des échanges est un vecteur de la mondialisation, c'est-à-dire de la constitution d’un marché mondial ayant une logique propre qui n’est pas celle des économies nationales.

 

 

Face à la mondialisation, les réactions, et les analyses, sont variées, de l’approbation sans question (car elle est présentée comme inéluctable et favorable à la croissance) à l’acceptation avec fatalisme (car elle est ressentie comme une situation que l’on subit sans rien y pouvoir) et à la contestation (par ceux qui voudraient une altermondialisation, une autre mondialisation).

S’il y a des conflits autour de la mondialisation, c’est probablement que tous (tous les pays, ou tous les citoyens des pays) n’en retirent pas les mêmes avantages : certains pays pauvres, ou certains citoyens fragilisés, peuvent être marginalisés par la mondialisation alors que d’autres (pays ou citoyens) s’enrichiront grâce à la mondialisation. D’autre part, les enjeux de la mondialisation ne sont pas qu’économiques, mais aussi sociaux ou culturels : par exemple, on peut se demander si la domination américaine dans le domaine du cinéma ne risque pas de déboucher sur une uniformisation culturelle du fait de la libre circulation des films. 

Finalement, dans ce chapitre, pour pouvoir nous demander dans quel monde nous voulons vivre demain, il s’agit peut-être d’essayer de connaître la réalité actuelle, la mondialisation telle qu’elle est, ses ressorts et ses risques.

Pour tenter de répondre à ces questions, nous commencerons par nous interroger sur les liens que l’on peut établir entre le commerce international, la croissance et le développement : en quoi le commerce international peut-il favoriser la croissance et le développement. Puis nous nous interrogerons sur le rôle d’un des acteurs essentiels de ce processus, les entreprises qui, par les stratégies qu’elles ont mises en place, génère pour une bonne part la mondialisation. Enfin, nous essaierons de comprendre en quoi la mondialisation agit sur les évolutions sociale et culturelle et nous montrerons à la fois que la mondialisation suppose une régulation mais que cette régulation qui a bien du mal à se mettre en place, ce qui est évidemment lié à la contestation actuelle autour de la mondialisation.

 

 

 

1 – Commerce international, croissance et développement

 

Pourquoi les pays échangent-ils entre eux ? Pourquoi ne se contentent-ils pas des échanges à l’intérieur des frontières ? C’est la première chose que nous chercherons à comprendre. Nous verrons ensuite les liens entre le développement des échanges internationaux et la croissance : ces liens sont différents selon le cadre de ces échanges (qui résulte de décisions politiques) , libre-échange ou protectionnisme. Enfin, nous nous demanderons comment le développement des échanges internationaux a des effets sur le développement (et non plus seulement la croissance), la situation n’étant pas la même que l’on soit un pays riche ou un pays en développement.

Nous allons voir que si le libre-échange qui s’est peu à peu généralisé depuis la fin de la seconde guerre mondiale s’est accompagné d’un développement rapide des échanges internationaux et d’une croissance économique rapide, il n’en reste pas moins des pratiques protectionnistes qui sont très liées aux risques économiques et sociaux engendrés par un libre-échange non régulé. Les politiques commerciales, que nous présenterons finalement, menées par les Etats vis-à-vis de l’insertion de leur économie dans les échanges internationaux sont donc pragmatiques, tenant compte à la fois des effets positifs sur la croissance économique de l’ouverture internationale et des limites et des risques de cette insertion.

 

1.1 – Pourquoi des échanges internationaux ?

 

Avant de répondre à cette question, nous devons présenter les outils qui vont nous permettre de parler des échanges internationaux avec précision. Nous verrons ensuite les raisons pour lesquelles les échanges internationaux se développent de plus en plus.

 

1.1.1 – le vocabulaire lié aux échanges internationaux

 

Nous verrons successivement le vocabulaire lié à la balance des paiements, puis celui lié à l’ouverture internationale, enfin ce que sont les termes de l’échange.

 

 

1.1.1.1 - La balance des paiements : il s’agit d’un compte retraçant l’ensemble des échanges économiques réalisés pendant un an entre les résidents et les non-résidents d’un pays. Les résidents sont les agents économiques qui « résident » dans le pays, c'est-à-dire qui y exercent leur activité économique depuis plus d’un an. Une entreprise américaine implantée depuis plus d’un an en France est donc une unité résidente française. Ce n’est donc pas la nationalité qui compte. Les échanges économiques sont regroupés en comptes selon leur nature. Il y a trois comptes : le compte des transactions courantes, le compte de capital, le compte financier.

· Le compte des transactions courantes enregistre les échanges de biens (ce sont ceux que l’on appelle couramment exportations et importations, regroupés dans la « balance commerciale »), les échanges de services (assurance, transports internationaux, services financiers, ingénierie, tourisme, etc.), les échanges de revenus (salaires versés à ou reçus de l’étranger, revenus tirés des investissements à l’étranger ou versés aux étrangers ayant investi dans le pays) et les transferts courants (envois de fonds à l’étranger par les travailleurs immigrés, envois de fonds par les Administrations publiques aux organisations internationales, etc.). Le « solde des transactions courantes » est la différence entre les deux côtés de la balance : quand il est positif, cela signifie que les entrées d’argent ont été supérieures aux sorties d’argent, quand il est négatif, cela signifie que les sorties ont été supérieures aux rentrées. Certains auteurs utilisent encore l’expression « paiements courants » dans le sens de « transactions courantes ».

· Le compte de capital enregistre les acquisitions d’actifs non financiers comme l’achat ou la vente de brevets.

· Le compte financier enregistre les flux de capitaux correspondant aux investissements directs à l’étranger (I.D.E. visant à contrôler plus de 10% du capital d’une entreprise), aux investissements de portefeuille (achats d’actions ou d’obligations à titre de placements) et à d’autres mouvements de capitaux (crédits commerciaux, flux monétaires et de devises).

La balance des paiements est toujours « équilibrée » au sens comptable du terme. Pour qu’elle le soit, on inscrit du côté le moins élevé un montant qui est le solde de la balance des paiements : quand il est inscrit du côté des entrées (ce qui signifie que les entrées sont plus faibles que les sorties), on dit que la balance est déficitaire (ou que le solde est négatif), quand il est inscrit du côté des sorties (ce qui signifie que les sorties sont plus faibles que les entrées), la balance est excédentaire (ou le solde est positif).

 

Il faut faire attention, quand on a un tableau statistique sur les échanges internationaux, à l’indicateur utilisé. Est-ce la balance commerciale (uniquement les échanges de biens, donc), la balance des transactions courantes (ce qui exclut les investissements à l’étranger par exemple) ou la balance des paiements ? Ce n’est pas la même chose, et on ne fera donc pas le même commentaire. Vous trouverez aussi souvent l’expression « commerce extérieur ». Observez alors attentivement le contenu du document statistique ou du texte. En effet, au sens strict, le commerce extérieur correspond uniquement aux échanges de marchandises (c'est-à-dire de biens matériels) mais, au sens large, il est souvent utilisé pour désigner les échanges de biens et de services.

 

1.1.1.2 - L’ouverture internationale 

 

L’ouverture internationale d’un pays est son degré de participation aux échanges internationaux, comparativement à son poids économique. Elle se mesure grâce à un certain nombre d’outils qu’il faut connaître :

 

· le taux d’ouverture (ou degré d’ouverture) est défini par le rapport :

 
Taux d’ouverture = [(X +M)/2 / PIB] x 100

  (avec X = exportations et M = importations)

 

  Il est très variable selon les pays (faible aux Etats-Unis, très élevé en Belgique, par exemple). Attention, ce n’est pas parce que le volume de marchandises exportées ou importées (en milliards de dollars, par exemple) est élevé que le degré d’ouverture l’est. Tout dépend du montant du PIB !

· Le calcul de la part de marché est en général ciblé sur un marché précis (par exemple, le marché de l’automobile). On peut calculer, par exemple, la part de marché des entreprises automobiles françaises sur le marché mondial (= montant des exportations françaises d’automobiles / demande mondiale mesurée par la somme des importations mondiales d’automobiles en %), ou dans un pays précis.

De manière générale, la part de marché sur le marché extérieur est définie par le rapport :
Part de marché =(X / demande mondiale) x 100

  (avec demande mondiale = somme des importations mondiales)

 

· Le taux de pénétration étrangère : on peut aussi calculer, par exemple, la part de marché des entreprises automobiles étrangères en France (= montant des importations d’automobiles étrangères en France/ achat d’automobiles neuves en France, en %). Ainsi si le taux de pénétration du marché automobile dans un pays est de 45%, on saura que sur 100 voitures neuves achetées une année donnée, 45 étaient importées de l’étranger). De manière générale, le taux de pénétration est défini par le rapport :

 
Taux de pénétration =( M / marché intérieur ) x 100

 

La part de marché sur le marché intérieur (on dit aussi “ marché domestique ” est le complément du taux de pénétration étrangère (si on poursuit notre exemple du marché automobile, la part du marché domestique sera de 55%). 

 

1.1.1.3 - Les termes de l’échange

 Ils permettent de mesurer l’évolution comparée des prix des produits importés et exportés.

 

Termes de l’échange = 

 

On utilise des indices pour pouvoir inclure l’ensemble des prix des produits importés et exportés. En eux-mêmes, les termes de l’échange n’ont pas beaucoup d’intérêt. Le plus important est leur évolution au cours du temps : si l’on observe une « dégradation des termes de l’échange », cela signifie que le rapport a diminué, c'est-à-dire que le prix des produits exportés a moins augmenté que le prix des produits importés. Dit autrement, cela signifie qu’il va falloir exporter de plus grandes quantités de produits pour importer la même quantité qu’auparavant. Ce n’est donc pas une situation facile ou agréable. 

Cet outil est souvent utilisé dans l’analyse des stratégies d’insertion dans les échanges internationaux fondées sur l’exportation de produits primaires (cf § 1.4.1).

 

 

1.1.2 – Les avantages comparatifs et la Division internationale du travail (D.I.T.).

 

Pourquoi les agents économiques d’un pays souhaitent-ils réaliser des échanges avec des agents d’autres pays ? Pourquoi ne se contentent-ils pas de l’espace national ? Evidemment parce qu’ils y trouvent un intérêt. C’est cela que nous allons présenter maintenant. Nous verrons ensuite une des conséquences de ces échanges, ce que l’on appelle la Division internationale du travail. 

 

1.1.2.1 – Les avantages comparatifs

Les premiers économistes à avoir prôné le développement des échanges internationaux de manière systématique sont les économistes classiques, les britanniques Adam Smith et David Ricardo à la fin du 18ème siècle et au début du 19ème siècle. Nous présenterons ici très rapidement l’analyse de Ricardo, qui vise à montrer que tous les pays gagnent à l’échange international et que, donc, le libre-échange, qui facilite les échanges commerciaux, doit être établi partout.

La loi des avantages comparatifs de Ricardo

· A partir d’un exemple chiffré, un petit modèle réduit de la réalité, Ricardo montre que tous les pays vont gagner à l’établissement du libre-échange. 

Prenons le Portugal et l’Angleterre, chaque pays fabriquant du drap (du tissu de laine) et du vin. Au Portugal, on fabrique une unité de drap avec 90 hommes et une unité de vin avec 80 hommes. En Angleterre, on fabrique une unité de drap avec 100 hommes et une unité de vin avec 120 hommes. Pour produire une unité de drap et une unité de vin, le Portugal a besoin de 170 hommes et la Grande-Bretagne de 220. Remarquons deux choses : d’une part, Ricardo considère que le prix d’une marchandise dépend de la quantité de travail qu’elle contient (c’est la “ valeur-travail ”) ; d’autre part, dans l’exemple proposé par Ricardo, le Portugal a l’avantage absolu (c’est-à-dire produit avec moins de travail) dans les deux productions. 

Dans ce cas, on pourrait penser que le Portugal n’a pas intérêt à échanger avec l’Angleterre. Il n’en est rien : en se spécialisant, c’est à dire en ne fabriquant plus qu’un seul des deux produits et en important l’autre grâce à la vente de celui qui est produit, chaque pays disposera après l’échange d’une quantité supérieure de produits.

L’Angleterre consacrera ses 220 hommes à produire du drap car c’est dans cette production qu’elle a le plus petit désavantage et elle en produira 2,2 unités. Le Portugal consacrera ses 170 hommes à fabriquer du vin car c’est dans cette production qu’il a le plus grand avantage et en produira 2,1 unités. On parle d’avantage (ou de désavantage) “ comparatif ” (ou parfois « relatifs ») car on compare les deux écarts de productivité : l’Angleterre a le désavantage dans les deux productions, mais si l’on compare les deux désavantages, c’est dans le drap qu’il est le plus faible.

En échangeant leur production, grâce à la mise en place du libre-échange, sur la base par exemple d’un prix international de une unité de drap contre une unité de vin, le Portugal pourra obtenir 1 unité de drap et 1,1 unité de vin. L’Angleterre pourra obtenir 1,2 unité de drap et 1 unité de vin. On voit bien que, globalement, on y gagne puisqu’avec la même quantité de travail, on produit plus de vin et plus de drap. On voit bien aussi que les deux pays gagnent à l’échange, même le Portugal qui avait l’avantage dans les deux productions : le Portugal augmentera la quantité de vin dont il dispose de 10% (en passant de 1 unité à 1.1) sans diminuer sa quantité de drap (1 unité).

Conclusion de Ricardo : il faut établir le libre-échange et spécialiser la production des pays, ce qui enrichira tout le monde.

C’est le principe des avantages comparatifs que vous devez comprendre et retenir. Les données chiffrées de l’exemple de Ricardo permettent une démonstration de ces avantages comparatifs et ne doivent pas constituer pour vous un obstacle à la compréhension du principe des avantages comparatifs.

 

· Les limites de la loi des avantages comparatifs

 

- Ricardo suppose, pour construire son modèle, que les facteurs de production, capital et travail, sont immobiles. Si le capital et le travail étaient mobiles, comme ils le sont dans un pays, ils iraient se placer là où ils sont le mieux rémunérés et la démonstration chiffrée telle que l’a faite Ricardo n’est plus possible.

- Ricardo n’envisage guère la dynamique de l’échange et de la spécialisation : en principe, un pays qui se spécialise gagne en productivité On peut donc penser que le gain serait encore plus grand. Cependant, le problème est que la productivité n’augmente pas de la même manière dans toutes les productions. Donc la spécialisation peut déboucher sur des gains importants pour un pays, faibles pour l’autre.

- Le problème essentiel est cependant la question du partage des gains réalisés grâce à la spécialisation des deux pays. Pourquoi le prix international se fixerait-il à une unité de drap contre une unité de vin alors que dans les deux pays, les prix intérieurs sont différents ? Et pourquoi ne se fixerait-il pas à un autre niveau ? Si le prix international, prix négocié, se fixe autrement, rien ne garantit que les deux pays y gagnent. Globalement, au niveau international, on produit effectivement plus, il y a bien un gain. Mais la fixation du prix reste indéterminée et c’est d’elle que dépend le gain respectif de chaque pays. L’un des pays va sans doute gagner plus que l’autre à l’échange international. A la limite, par exemple en cas de rapports de force, on peut envisager qu’un pays ne gagne rien, voire y perde.

 

· L’analyse des avantages comparatifs aujourd’hui.

Les hypothèses sur lesquelles repose l’analyse de Ricardo (concurrence pure et parfaite, loi des rendements décroissants) peuvent rendre ses conclusions contestables. Les analyses contemporaines ont donc cherché à comprendre pourquoi, malgré tout, les échanges internationaux se développaient.

- On peut continuer à soutenir l’idée que c’est bien la différence qui fonde l’échange : c’est parce que nous ne produisons pas exactement la même chose que nous avons intérêt à échanger. Cependant, on observe que la plupart des échanges internationaux sont aujourd’hui des échanges de produits similaires intra-branches (une branche regroupe l’ensemble des entreprises ou des établissements d’entreprise fabriquant le même produit). Où est l’avantage dans ce cas ? En fait, les entreprises cherchent sans cesse à différencier leurs produits : ainsi, on peut échanger entre la France et l’Allemagne des voitures, dans les deux sens. Mais ce ne sont pas exactement les mêmes voitures, soit comme niveau dans la gamme, soit comme modèle dans la même gamme, par le jeu des options, par exemple. L’image de marque joue également son rôle.

- On peut penser aussi que parce que nous ne disposons pas exactement des mêmes ressources, des mêmes facteurs de production, nous avons intérêt à ne pas nous spécialiser dans les mêmes productions et à échanger nos productions respectives. Ainsi, par exemple, les pays qui disposent d’une main d’œuvre nombreuse ont-ils intérêt à se spécialiser dans des productions nécessitant beaucoup de main d’œuvre.

- Enfin, on peut retourner l’argument : ce n’est pas parce qu’il y a des avantages que les échanges internationaux se développent mais plutôt parce qu’il y a le développement des échanges internationaux qu’il y a des avantages. Les avantages sont alors considérés plus comme le résultat du développement des échanges internationaux que comme leur cause. Pour quelle raison ? La libéralisation des échanges internationaux, le fait que grâce au développement du libre-échange ceux-ci ne soient plus limités, fait que la taille du marché s’agrandit : les entreprises ont donc un marché mondial qui s’offre à elles, elles peuvent donc augmenter leur production et, ce faisant, elles vont diminuer leur coût de production, grâce aux économies d’échelle, nous y reviendrons plus loin. Elles vont donc retirer un avantage substantiel au développement du marché mondial, une baisse du coût unitaire et donc une hausse de leurs marges.

 

 

Conclusion : ce sont les avantages procurés par la spécialisation des économies qui sont le fondement de l’intérêt des échanges internationaux. Cette spécialisation, qui s’amorce très clairement dès le 19ème siècle, a débouché sur ce que l’on appelle la Division internationale du travail, que nous allons présenter maintenant.

 

   

1.1.2.2 – La Division internationale du travail (D.I.T.).

 

Elle rend compte de la spécialisation des économies nationales. Traditionnellement, la Division internationale du travail attribue aux pays « du Sud », c'est-à-dire les pays pauvres, la production des produits primaires, aux pays développés la production des produits manufacturés et des services. Mais aujourd’hui une partie des pays en développement fabriquent des produits manufacturés et on parle parfois de « Nouvelle division internationale du travail » : les pays développés produisent essentiellement des services et la fabrication des biens est répartie entre les pays riches et les pays en développement, les premiers gardant les produits les plus complexes, à forte valeur ajoutée, les seconds fabriquant les produits plus simples, plus polluants, à faible valeur ajoutée, demandant souvent plus de place.

 

 

1.1.3 – Les avantages comparatifs se construisent et, donc, se transforment.

 

· Les avantages comparatifs ne tombent en général pas du ciel, ils ne sont pas là par hasard : bien sûr, si le pays est très riche en pétrole ou en bauxite, ces produits constitueront une part importante de ses exportations. Mais, au total, l’essentiel des avantages dans le commerce international sont le résultat d’une volonté affirmée dans la durée, d’une construction qui ne doit pas grand-chose au hasard.

On peut donner quelques exemples de cette construction : 

- La France est un des pays qui, au monde, accueille le plus de touristes étrangers. Les dépenses que ces touristes étrangers font en France correspondent à des exportations de services. Ces exportations s’expliquent bien sûr par la beauté de notre pays et de ses monuments. Mais on sait bien qu’il y a d’autres très beaux pays qui, pourtant, n’arrivent pas à exploiter aussi bien que nous leur patrimoine. Nous avons, au fil de notre histoire, construit notre image de marque mais aussi nos infrastructures hôtelières, nos dépliants touristiques, notre gastronomie, etc., de manière à ce que nous trouvions à l’étranger de nombreux clients. Cet avantage qui aujourd’hui semble « acquis », a été construit.

- La Silicon Valley est le résultat à la fois du hasard, à l’origine, puis d’une construction voulue : au début, c’est le hasard qui a fait que quelques chercheurs ont créé de petites entreprises spécialisées dans les logiciels à côté de leur université, donc à côté les unes des autres. Mais l’expérience a vite montré la fécondité intellectuelle et économique de cette proximité. Résultat : d’autres petites entreprises ont été créées dans cette même zone pour bénéficier des mêmes avantages. Ce faisant, elles augmentaient le bénéfice que toutes les entreprises en retiraient. Hasard au début, mais choix et stratégie ensuite.

 

 

· Ces avantages peuvent se transformer : puisqu’ils se construisent, ils peuvent donc aussi être transformés. 

- L’Etat peut jouer dans ce domaine un rôle essentiel. Ainsi, par une stratégie réfléchie, des actions volontaires, il peut contribuer à la construction de certains avantages. On peut par exemple penser que la politique qui a été menée en France dans les années 1970 pour résorber le retard français (énorme à l’époque) en matière de téléphone a permis aux entreprises privées de financer un effort de recherche et d’équipement très important, ce qui leur a donné une avance, et donc un avantage, importants sur leurs concurrents étrangers. Aujourd’hui, la maîtrise technologique française en matière de centraux téléphoniques automatiques n’est contestée par personne au niveau international.

- Cependant, la modification des avantages est rarement brutale, elle prend en général du temps. Dans le cas d’un avantage fondé sur une supériorité technologique, par exemple, l’arrivée d’un concurrent sera difficile car la maîtrise technologique et les moyens financiers sont du côté de celui qui est déjà installé. C’est pourquoi d’ailleurs l’intervention de l’Etat est souvent nécessaire.

On voit donc que pour construire les avantages qui vont fonder l’intérêt des échanges internationaux, les agents économiques, en particulier l’Etat et les entreprises, vont devoir choisir des stratégies et des politiques. Nous y reviendrons plus loin.

 

Les pays échangent entre eux parce qu’il y des avantages spécifiques à le faire. D’une certaine manière, même si la démonstration de Ricardo peut être critiquée, on peut en garder la conclusion : nous échangeons parce que nous y gagnons. Reste à comprendre par quels mécanismes l’échange international est favorable à la croissance économique. C’est que nous allons voir maintenant.

 

 

 

 

1.2 – Développement du libre-échange et développement des échanges internationaux.

 

 

 

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le libre-échange s’est développé très rapidement et les échanges internationaux aussi. Les deux sont évidemment liés : quand il n’y a plus d’entraves aux échanges, en particulier sur le plan des taxes douanières, cela facilite les échanges et leur permet de se développer.

Depuis cette date , les pays se sont mis d’accord pour instituer un libre-échange de plus en plus généralisé. C’est ce que l’on appelle la libéralisation des échanges et que nous allons présenter d’abord. Nous verrons ensuite quelles sont les caractéristiques du développement des échanges qui en est résulté.

 

1.2.1 - La libéralisation des échanges : du G.A.T.T. à l’O.M.C.

 

Le GATT est un simple accord (Accord général sur les tarifs douaniers) mis en application en octobre 1947, en principe provisoirement (en attendant la création d’une organisation internationale du commerce) mais le provisoire dura jusqu’en janvier 1995, date de création de l’OMC. Les nations réunies au sein du GATT se mirent d’accord pour abaisser progressivement les tarifs douaniers portant sur les échanges de biens et services et respecter ce que l’on pourrait appeler un “ code de bonne conduite ”. L’abaissement des tarifs douaniers se négociait périodiquement au cours de “ rounds ” successifs (conférences internationales), dont le plus célèbre est peut-être l’Uruguay Round, du nom du pays accueillant la négociation.

 

1.2.1.1 - L’abaissement des tarifs douaniers 

Il fut très rapide, grâce aux négociations du GATT, comme vous pouvez le constater dans le tableau ci-dessous :

Titre : Les rounds et le désarmement douanier de 1947 à 1994.

Source : Y. Crozet et alii, Les grandes questions de l’économie internationale, p.201.

 
Nom du round 
Date des négociations 
Nb de pays participants 
Tarifs moyens avant le round % 
Réduction moyenne des tarifs (en %)

Genève 
1947 
23 
40,0 
35,0

Annecy 
1949 
13 
26 
2,0

Torquay 
1950-1951 
38 
23,9 
25,0

Genève 
1955-1956 
26 
17,9 
3,5

Dillon 
1961-1962 
26 
16,5 
7,0

Kennedy 
1964 
62 
15,2 
35,0

Tokyo 
1973-1979 
102 
9,9 
34,0

Uruguay 
1986-1993 
117 
6,5 
39,0

Prochain round 


4,0 
?


 

On voit donc que le tarif moyen a été divisé par 10 en une cinquantaine d’années. Aujourd’hui, près de 40% des marchandises circulant dans le monde le font en franchise totale (c’est à dire sans aucun droit de douane à payer). Dans ce domaine, l’action du GATT a donc été particulièrement efficace, favorisée par le nombre grandissant de pays signataires de l'accord , à partir de 1960 (cf le tableau ci-dessus).

 

1.2.1.2 - Le code de bonne conduite

  

Les pays signant l’accord du GATT s’engagent à respecter quelques principes. Quels sont ces principes ?

· Le principe de non-discrimination avec la “ clause de la nation la plus favorisée ” : le pays signataire s’engage à appliquer à l’ensemble des pays adhérant au GATT le tarif douanier le plus bas qu’il pratique déjà. Cela signifie par exemple que si un pays se met d’accord avec son voisin pour abaisser les droits de douane sur les échanges de produits agricoles, de facto cet abaissement bénéficie aussi à tous les pays signataires de l’Accord. Des exceptions sont prévues dans le cas d’unions régionales : des pays peuvent s’unir dans une union économique régionale (comme l’Union européenne, par exemple) et pratiquer entre eux des tarifs plus bas que ceux convenus avec les autres pays du GATT.

· L’interdiction des barrières non tarifaires : les pays pourraient vouloir empêcher l’entrée chez eux de marchandises étrangères par des moyens autres que tarifaires. On peut citer comme exemple de ces autres moyens le contingentement (ou quotas) : dans ce cas, le pays limite l’importation d’un produit (les magnétoscopes, par exemple, c’est arrivé en France en 1982) à une certaine quantité fixée d’avance pour l’année. On peut aussi penser à l’imposition de normes à respecter pour les produits importés (normes techniques, normes sanitaires, …), normes que les produits nationaux ne sont pas obligés de respecter. Ces “ barrières non tarifaires ” sont donc interdites, ce qui signifie que le GATT préfère, tant qu’à faire, les barrières tarifaires qui, elles, sont visibles et les mêmes pour tous, aux barrières non tarifaires, beaucoup moins évidentes et beaucoup plus difficiles à contrôler.

· L’interdiction du dumping (c’est à dire de la vente à un prix inférieur au coût de production) et des subventions à la production : ces deux règles visent à tenter d’établir une certaine égalité entre les entreprises sur le marché mondial et à imposer ce que certains appellent une “ saine concurrence ”. 

 

1.2.1.3 - Le fonctionnement du G.A.T.T. et le passage à l’O.M.C. : 

 

· Sur le plan de la libéralisation des échanges, on peut estimer que le GATT a eu beaucoup d’efficacité puisque presque tous les pays du monde y adhéraient à la fin (cf tableau ci-dessus) et que les tarifs douaniers avaient énormément baissé. Cependant le fonctionnement du GATT, tout en souplesse, ne lui permettait pas de régler certains problèmes. D’abord, le GATT n’étant pas une organisation, il n’avait aucun pouvoir de coercition sur les pays signataires et, finalement, chacun faisait un peu ce qu’il voulait, surtout si c’était un pays économiquement puissant. Ensuite, les conflits naissant entre les Etats trouvaient difficilement à se résoudre dans la mesure où il n’y avait pas d’autorité établie. Et pourtant, la multiplication des échanges internationaux, renforcée encore par la libéralisation des échanges de capitaux sur les marchés financiers et les nouvelles technologies de l’information, rendaient de plus en plus nécessaire une telle autorité. C’est pourquoi lors de l’Uruguay Round, on a prévu de transformer le GATT en OMC, les deux coexistant durant l’année 1995.

· L’OMC (Organisation mondiale du commerce) a eu souvent, depuis sa création, à régler des conflits commerciaux entre Etats. A la différence du GATT, ses décisions s’imposent aux Etats membres et l'OMC prononce parfois des sanctions financières lourdes contre des Etats ne respectant pas, par exemple, les règles concernant les subventions. C’est certainement un succès pour l’OMC. Mais la difficulté est toujours aussi grande pour approfondir le libre-échange sur les produits encore peu concernés (produits agricoles, services, par exemple) et les négociations butent sur la volonté d’un nombre grandissant d’Etats d’encourager les Unions régionales plutôt que de développer le multilatéralisme. Cela repose le problème de la place des pays les plus pauvres dans ce type d’organisation : on ne peut pas dire que, pour le moment, ils puissent réellement faire entendre leur voix. 

 

Au total, le libre-échange est devenu au cours des 50 ans écoulés la règle presque générale des échanges, sur la planète entière, et l’on voit que ce sont les Etats qui ont concouru à son établissement. Mais cela ne signifie pas que le protectionnisme, ou les tentations protectionnistes, aient disparu, au contraire, on le verra plus loin. 

 

 

1.2.2 - Le développement des échanges internationaux et ses caractéristiques depuis une quarantaine d’années.

 

Le développement des échanges de biens et de services a été rapide mais il n’a pas été aussi rapide pour tous les produits et tous les pays. On observe aussi une explosion des mouvements de capitaux.

1.2.2.1 – Les transformations dans ce qui est échangé.

· Le développement des échanges internationaux de biens a été très rapide, spécialement dans la deuxième moitié du 20ème siècle, nettement plus rapide que la croissance de la production mondiale. Entre 1950 et 1997, les échanges mondiaux de biens ont été multipliés par plus de 16 alors que la production mondiale en volume a été multipliée par à peine 6. Cela signifie qu’une part croissante de la production est échangée au niveau international ou, dit autrement, qu’une part croissante des actifs d’un pays travaille pour l’exportation. Cela a comme conséquence de développer l’interdépendance entre les économies nationales, ce que nous développerons plus loin. Ce développement s’est accompagnée d’une transformation de la structure par produits. On n’échange plus aujourd’hui la même chose qu’il y a 20 ou 50 ans. La croissance des échanges de produits primaires est bien plus faible que celle des produits manufacturés. Résultat : entre 1963 et 1997, la part des produits manufacturés passe de 52 à 73% des échanges mondiaux de biens, ce qui est dû aussi au fait que les prix des matières premières n’a pas augmenté aussi vite que le prix des produits manufacturés, sauf exception.

· Les échanges internationaux de services se sont développés plus tardivement que les échanges de biens (que l’on appelle aussi marchandises dans les statistiques internationales). Mais aujourd’hui, ils se développent très rapidement. Résultat : la part des services dans les échanges internationaux s’accroît rapidement, elle est de l’ordre de 20% en 2002 alors qu’elle n’était que de 15% en 1980. Les échanges progressent très vite pour certains types de services (services bancaires, services rendus aux entreprises, etc.). Cependant une part importante des services reste relativement difficilement exportable (services non marchands comme l’enseignement, services aux personnes comme la santé, par exemple) car ils sont non stockables et leur consommation est souvent liée à des habitudes culturelles. Ils constituent ce que l’on appelle le “ secteur abrité ”, c’est à dire abrité de la concurrence internationale. Ce secteur abrité peut être considéré comme un gisement d’emplois pour lesquels le coût salarial a peu d’importance puisqu’il n’y a pas de concurrence.

· L’explosion des mouvements de capitaux : de l’ordre de 65 milliards de dollars par an à la fin des années 1970, ils étaient de l’ordre de 1600 milliards de dollars à la fin des années 1990, soit une multiplication par 25 environ en une vingtaine d’années. Cette explosion a été rendue possible par la déréglementation complète des marchés des capitaux qui a permis ce que l’on appelle la « globalisation financière », vecteur très important de la mondialisation et dont nous reparlerons dans la deuxième partie de ce chapitre.

 

1.2.2.2 – Les transformations dans les courants d’échange.

 

· Les courants d’échange entre zones géographiques se sont donc considérablement transformés puisque tous les pays ne fabriquent pas le même genre de produits (division internationale du travail). Certains pays ont gagné du poids dans les échanges mondiaux, ceux qui exportent des produits manufacturés, c’est à dire en général les pays développés, alors que d’autres en perdaient, ceux qui exportent des produits primaires, c’est à dire en général les pays en développement. Cette spécialisation correspond à la Division Internationale du Travail (DIT) traditionnelle. Ainsi entre 1953 et 2000, la part dans le commerce mondial de l’Afrique et de l’Amérique latine réunies est passée de 17% à 8.1%, soit une baisse de plus de 50% (de la part, pas du montant échangé, évidemment ! Les chiffres sont ceux donnés par l’OMC).

· On observe une tripolarisation des échanges : on a trois pôles essentiels d’échange l’Amérique, l’Europe et l’Asie, dont les caractéristiques sont les suivantes : 

- Le commerce intra-zone est important, avec souvent une organisation interne “ régionale ” de libre-échange. Les pays européens sont réunis dans l’Union européenne, l’ALENA regroupe les pays d’Amérique du Nord et le Mexique, le MERCOSUR certains pays d’Amérique latine (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), l’ASEAN regroupe certains pays d’Asie (mais pas les grands : ni la Chine, ni le Japon, ni l’Inde) Il y a une hiérarchie à l’intérieur de la zone, un (ou deux pays dominant les autres (le Japon pour l’Asie, les Etats-Unis pour l’Amérique, par exemple).

- Ces zones ont des espèces de satellites, qui sont à l’extérieur, mais à proximité quand même, et ont des relations privilégiées avec les pays de la zone : il s’agit par exemple de l’Europe de l’Est pour l’Europe, de l’Amérique du Sud pour l’Amérique du Nord.

- Mais cette polarisation marginalise certaines zones, en particulier l’Afrique et une partie des pays d’Asie. La part de ces pays dans le commerce mondial chute parce que les volumes échangés n’augmentent pas assez vite (cela vient aussi du prix des produits qu’ils échangent) mais aussi parce qu’ils exportent des produits dont l’élasticité-revenu est faible : quand les revenus augmentent, la demande de ces produits n’augmente pas ou faiblement car, pour des raisons diverses, ces produits intéressent de moins en moins de clients. Il s’agit souvent de produits primaires, par exemple des matières premières de plus en plus souvent remplacées par des produits synthétiques.

 

Ces transformations constituent le processus même de la mondialisation : les économies nationales produisent de plus en plus pour l’échange international, elles importent de plus en plus, en proportion, pour satisfaire leurs propres besoins. Cette montée de l’interdépendance des économies accompagne donc la mondialisation, elle en est un des aspects, et nous allons la présenter un peu maintenant.

 

1.2.3 – La montée de l’interdépendance des économies.

 

Après avoir dit en quoi elle consistait, nous en développerons un aspect, lié aux questions financières.

 

1.2.3.1 - En quoi consiste cette interdépendance ?

 

· Premier aspect : au niveau des économies nationales, quand une part significative de la production nationale est exportée, quand un travailleur sur trois ou quatre travaille pour l’exportation, on comprend bien que la situation économique du pays dépend, pour une large part souvent, de la conjoncture ou des décisions prises dans les pays clients ou fournisseurs. Imaginons, par exemple, que la consommation américaine fléchisse nettement dans les mois à venir. On peut penser que les travailleurs allemands travaillant dans les entreprises vendant des produits aux américains risquent de connaître des réductions d’horaires, voire des licenciements.

 

 

· Deuxième aspect : parce que les échanges de marchandises et de capitaux se réalisent pratiquement sans entrave aujourd’hui, les firmes ne réfléchissent plus, ou en tout cas de moins en moins, leur stratégie à l’échelon national. C’est le marché mondial qui compte. La logique de décision des entreprises s’est transformée, ce qui transforme les conditions de la production à l’intérieur même des économies nationales, qui ne peuvent plus être “ indépendantes ” du reste du monde économique.

 

1.2.3.2 – La globalisation financière.

 

· Ce terme désigne le processus de libéralisation quasi complète des échanges de capitaux depuis le début des années 80, débouchant sur la réalisation d’un marché mondial des capitaux très peu contrôlé. Ce processus s’est réalisé au travers de la déréglementation des mouvements de capitaux (il n’y a plus de contrôle), du décloisonnement des marchés (les différents marchés des capitaux ne sont plus séparés les uns des autres et tous les acteurs peuvent intervenir sur tous les marchés) et de la désintermédiation (aujourd’hui, de plus en plus, les entreprises ont un accès direct aux marchés des capitaux sans passer par les intermédiaires traditionnels que sont les banques). Aujourd’hui, 90% des échanges mondiaux totaux (biens, services et capitaux) sont des échanges de capitaux, les biens et services n’en représentant que 10%. C’est dire à quel point les mouvements de capitaux représentent des sommes colossales. Il faut dire aussi que les capitaux circulent par simple jeu d’écritures informatiques, ce qui est très facile, bien plus facile et rapide que l’échange des biens ou des services.

· En quoi ces échanges renforcent-ils l’interdépendance des économies ? Aujourd’hui, les entreprises et les autres acteurs de l’économie (banques, sociétés d’assurance, Etats) vont emprunter, ou prêter, sur un marché des capitaux unique, mondial. Sur ce marché se fixent, comme sur tous les marchés, des prix. Ici, il s’agit du prix de l’argent, c’est à dire du taux d’intérêt. La globalisation financière aboutit à ce que le taux d’intérêt ne se fixe plus sur le marché national : ce n’est donc plus l’offre et la demande intérieures de monnaie qui déterminent le montant du taux d’intérêt mais la situation internationale du marché des capitaux. Résultat : les taux vont monter ou baisser sans que cela corresponde forcément aux nécessités économiques intérieures. Et les conditions du financement des investissements, à l’intérieur du pays, vont dépendre de considérations internationales. Par exemple, imaginons que le taux d’intérêt s’élève aux Etats-Unis parce que l’Etat américain a besoin de beaucoup emprunter pour financer ses dépenses militaires. Le taux d’intérêt va s’élever aussi en France sans qu’il y ait de raison objective à cette élévation, simplement parce que si ce n’était pas le cas, les capitaux disponibles en France iraient se placer sur le marché américain. Résultat : les entreprises françaises vont devoir financer leurs investissements de manière coûteuse, elles peuvent même être amenées à renoncer à l’investissement si la rentabilité devenait trop faible, compte tenu du niveau des taux d’intérêt.

· Sur le plan des marchés des changes (c'est-à-dire le marché sur lequel on échange des monnaies, que l’on appelle devises, entre elles), on se trouve dans une situation à peu près similaire : depuis le début des années 70, le système des changes fixes (système dans lequel l’Etat fixe lui-même la valeur de sa monnaie en référence à un étalon, soit l’or, soit une autre monnaie, le dollar en général) a été abandonné et remplacé par un système de changes flottants (le taux de change d’une monnaie se fixe au jour le jour sur le marché des changes en fonction de l’offre et de la demande de cette monnaie). Le régime de change, c'est-à-dire le système que les pays choisissent pour organiser leurs échanges de monnaie, s’est donc fondamentalement modifié. Le taux de change, c'est-à-dire le prix auquel une monnaie s’échange contre une autre monnaie, est donc devenu très fluctuant en fonction des évènements internationaux et/ou nationaux. Ces fluctuations vont avoir des conséquences, parfois non négligeables, sur l’activité économique intérieure : si le cours du dollar s’élève et que nous payons notre facture pétrolière en dollars, nous allons devoir payer davantage, alors même que le prix du pétrole lui-même (en dollars) n’a pas bougé. De même, si le cours du dollar baisse, le montant en euros correspondant à nos ventes d’Airbus, qui se font toujours en dollars (pas seulement quand on vend à une entreprise américaine), va diminuer, ce qui va affecter d’une part le montant de nos exportations, d’autre part les recettes de l’entreprise fabriquant les Airbus, ce qui risque peut-être de la mettre en péril (l’entreprise pourra-t-elle payer les salaires, par exemple, qui, eux, sont payés en euros, pas en dollars ?). On le voit, quand les monnaies flottent, ce qui devient difficile pour les entreprises, c’est de prévoir et donc de prendre des décisions dans un climat d’incertitude, car personne ne peut prévoir comment va évoluer le cours d’une monnaie. Nous reparlerons de ces questions dans la deuxième partie de ce chapitre.

 

Conclusion : on observe donc un développement très rapide des échanges internationaux dans un cadre de plus en plus libre-échangiste. Dans quelle mesure ce développement a-t-il favorisé la croissance économique ? C’est que nous allons étudier maintenant. 

  

 

 

1.3 - Les liens entre le développement des échanges et la croissance économique.

 

Après avoir mis en évidence les mécanismes reliant développement des échanges internationaux et croissance économique, nous nous demanderons pourquoi des pratiques protectionnistes persistent à travers les politiques commerciales que les Etats mettent en œuvre pour défendre la position de leur pays.

 

1.3.1 – Les mécanismes reliant croissance économique et développement des échanges internationaux.

 

Nous avons déjà vu que l’échange international se développait parce qu’on tirait des avantages de ces échanges. Mais d’où viennent ces avantages ? Comment les expliquer ? Les économistes estiment qu’il y a deux grandes explications aux avantages retirés, pour la croissance économique, de l’échange international : d’une part, celui-ci favorise les gains de productivité, d’autre part il permet l’extension des marchés. Reprenons ces deux aspects l’un après l’autre.

 

· Les gains de productivité : les échanges internationaux reposent sur les avantages comparatifs et la spécialisation qu’ils engendrent. Ce qui rend la spécialisation avantageuse, c’est la différence des prix relatifs. Celle-ci provient soit d’une dotation différente en facteurs de production (si l’on dispose d’une main d’œuvre nombreuse, son coût relatif devrait être faible, par exemple), soit d’une productivité du travail différente (dans ce cas, le coût unitaire est plus bas). En spécialisant la main d’œuvre dans ces productions, on augmente donc la productivité globale de l’économie, ce qui favorise la croissance économique.

· L’extension des marchés : l’agrandissement de la taille du marché augmente les débouchés, les quantités produites peuvent donc augmenter. Or quand la taille de la production augmente, les entreprises réalisent ce que l’on appelle des économies d’échelle ce qui diminue le coût unitaire de production. On peut donner quelques exemples d’économies d’échelle. D’une part, quand on achète de plus grandes quantités de matières premières ou d’électricité (pour produire plus), on obtient des rabais de la part des fournisseurs, ou encore quand on fait une campagne publicitaire, le coût est le même quelle que soit la quantité produite. D’autre part, le fait que le marché s’agrandisse s’accompagne du fait que la concurrence s’accroît : sur le marché mondial, il y a d’autres producteurs et tout le monde veut profiter de l’extension des marchés. Résultat : les entreprises sont incitées à faire tout ce qu’elles peuvent pour améliorer leur compétitivité, en particulier en améliorant leurs conditions de production et leur capacité à s’adapter aux variations de la demande. Et cela est favorable à la croissance : en effet, sur le plan des prix comme sur celui de la qualité des produits, il va y avoir des gains qui vont se traduire en amélioration du niveau de vie et en croissance.

 

Gains de productivité et extension des marchés interagissent et se renforcent mutuellement : comme l’entreprise peut produire davantage du fait de l’extension des marchés, elle va pouvoir mettre en œuvre des précédés lui permettant de gagner en productivité. Comme elle améliore sa productivité, elle va pouvoir gagner des parts de marché, ce qui lui permettra de produire encore plus. Nous verrons dans la deuxième partie de ce chapitre à quel point les entreprises, en jouant ce jeu, ont été les vecteurs de la mondialisation de l’économie.

On a vu dès le premier chapitre que les gains de productivité étaient au cœur du mécanisme de la croissance économique. On comprend donc pourquoi le développement des échanges internationaux favorise la croissance économique. Pourtant, on observe que des pratiques protectionnistes subsistent et on peut se demander pourquoi.

 

 

1.3.2 – La persistance des pratiques protectionnistes.

 

Il peut paraître étrange que les pays, y compris les grands pays capitalistes, se protègent de l’échange international, compte tenu de l’intérêt qu’il y a, sur le plan économique, à échanger. Donc, après avoir présenté brièvement comment les pays font pour se protéger, nous essaierons de comprendre pour quelles raisons ils le font.

 

1.3.2.1 - Quelles sont les pratiques protectionnistes actuelles ?

 

Elles sont de plusieurs types, les moins fréquentes étant les barrières tarifaires (on appelle ainsi les taxes douanières mises à l’entrée de produits étrangers dans l’espace national) puisque le libre-échange les a pratiquement éliminées. On peut cependant considérer que le versement de subventions publiques aux entreprises constituent des barrières tarifaires : une entreprise dans cette situation peut vendre moins cher, du coup les importations sont découragées car elles apparaissent comme plus chères que les produits nationaux. On a cependant surtout des barrières non tarifaires, c'est-à-dire toutes les barrières autres que les droits de douane. Mais on a aussi une protection monétaire et financière ponctuellement efficace.

 

· Les barrières non tarifaires : 

- Les restrictions quantitatives (quotas, contingentements) : les autorités politiques fixent un volume annuel maximum d’importation pour un produit donné. Une fois le volume atteint, on attend l’année suivante pour importer … Ces pratiques sont en principe interdites par le GATT comme par l’OMC. Elles ont beaucoup perdu d’importance aujourd’hui.

- Le commerce administré : il s’agit d’accords conclus entre deux pays pour limiter “ volontairement ” les exportations de l’un vers l’autre. Il y a eu de tels accords dans le textile par exemple : certains pays d’Asie se sont engagés à n’exporter que des quantités limitées de sous-vêtements en France. Mais ce type d’accords ne concernent pas forcément que des activités industrielles traditionnelles. Il y en a aussi dans l’électronique grand public ou les motos (source / Y. Crozet et alii, Les grandes questions de l’économie internationale).

- L’utilisation de mécanismes anti-subventions ou anti-dumping : les subventions aux entreprises et le dumping sont des pratiques interdites par l’OMC. Les Etats ont souvent édicté des lois, qui s’appliquent sur leur territoire national, visant à poursuivre les auteurs de ces pratiques. C’est le cas des Etats-Unis. L’utilisation de cette législation nationale peut être, en fait, un instrument protectionniste. L’Etat qui veut protéger son territoire peut accuser les firmes (ou les Etats ) étrangères de pratiquer le dumping ou d’avoir bénéficié de subventions publiques. Au lieu de laisser l’OMC prendre les sanctions qui s’imposent si ces faits étaient prouvés, ce sont les tribunaux du pays accusateur qui vont décider de la réalité de l’infraction. On voit bien que la manipulation est possible et que les sanctions prononcées (en général, des surtaxes) peuvent être une forme de protectionnisme. 

- L’imposition de normes diverses , techniques, sanitaires ou autres. Ces normes ont souvent officiellement comme objectif de protéger le consommateur mais elles sont aussi un moyen détourné pour décourager les importations. A titre d’exemple, on peut rappeler qu’en 1982, le gouvernement français a décrété que tous les magnétoscopes importés devraient transiter par le bureau des douanes de Poitiers pour les formalités douanières ; vu la taille de ce bureau et le boom de la demande de magnétoscopes à l’époque, on peut se douter du résultat : de gigantesques files d’attente et des magnétoscopes mis sur le marché français au compte-gouttes ! C’était bien sûr une mesure protectionniste.

- L’imposition d’un minimum de “ contenu local ” pour les importations : pour certains produits, les automobiles par exemple, certains pays exigent que le produit final importé contiennent des éléments fabriqués dans le pays.

 

· La protection monétaire et financière

- La protection financière : les pays ont toute une gamme d’instruments financiers qui permet d’aider les firmes exportatrices. On peut citer les crédits à l’exportation à taux d’intérêt faible ou nul, les crédits d’impôts pour les entreprises exportatrices, etc. 

- La protection monétaire : il s’agit d’utiliser la monnaie, c’est à dire en fait, directement ou indirectement (en manipulant les tausx d’intérêt), le taux de change pour aider les entreprises nationales à exporter davantage. La Banque centrale peut par exemple se débrouiller pour que le taux de change baisse plus qu’il n’aurait baissé spontanément de manière à rendre les produits nationaux plus compétitifs sur les marchés étrangers. On peut penser que ce n’est pas par hasard que le dollar en 2003 a tant baissé par rapport à l’euro : bien sûr, il y a le déficit commercial américain qui peut expliquer cette faiblesse de la devise américaine, mais la Banque centrale des Etats-Unis ne fait rien pour soutenir sa monnaie car cette baisse restaure la compétitivité des produits américains.

Conclusion : on voit que les instruments protectionnistes sont nombreux et largement utilisés.

 

1.3.2.2 - Les raisons de la permanence du protectionnisme

 

Qu’est-ce qui pousse les Etats à développer des pratiques protectionnistes sans vouloir le reconnaître, puisqu’ils affirment pratiquer le libre-échange ?

· Il y a d’abord des arguments théoriques développés depuis fort longtemps.

- Le “ protectionnisme éducateur ” de Friedrich List : cet économiste allemand prend position au milieu du 19ème siècle contre le libre-échange généralisé pour les pays non encore industrialisés. Son raisonnement est le suivant : comme toutes les spécialisations ne se valent pas, comme il vaut mieux fabriquer des produits manufacturés modernes que des produits primaires, le pays doit fermer ses frontières à ces produits modernes pour permettre la naissance et le développement des jeunes industries (ou “ industries dans l’enfance ”, comme dit List). En effet, si on n’établissait pas de protectionnisme, les produits étrangers modernes arriveraient en masse dans le pays, à un prix bas du fait de l’expérience et des économies d’échelle réalisées par les entreprises étrangères. Résultat : les entreprises du pays ne pourraient pas rivaliser et devenir compétitives car, au début de la production, les coûts sont toujours élevés, et finalement, les industries modernes ne se développeraient jamais dans le pays. Pour List, le libre-échange est donc une machine de guerre aux mains des pays les plus avancés, à son époque surtout le Royaume-Uni, berceau de la 1ère révolution industrielle. Les pays les moins avancés ne doivent pas le mettre en application pour l’ensemble des branches mais seulement dans les branches où ils n’ont pas d’entreprises naissantes à protéger. Cependant, le protectionnisme doit n’être que provisoire car il tend à augmenter les prix : à l’abri des frontières, les producteurs ne sont pas soumis à la concurrence internationale et pratiquent des prix supérieurs aux prix mondiaux. 

P. Krugman, un économiste américain contemporain, dit à peu près la même chose quand il parle de protectionnisme stratégique : dans les secteurs considérés comme stratégiques par le pays, il peut être rationnel de mettre en œuvre un protectionnisme sectoriel de manière à ce que le secteur puisse se développer et atteindre la taille critique (celle qui permettra de rivaliser avec les oligopoles déjà en place sur le marché mondial). Ainsi, Airbus a-t-elle été très largement subventionnée par les gouvernements français et allemands. C’était le prix à payer pour qu’Airbus puisse rivaliser avec Boeing, ce qui est largement le cas aujourd’hui.

- La mise en avant de l’ “ intérêt national ” : plusieurs arguments peuvent être avancés dans ce domaine. D’abord, un pays peut estimer que certaines activités sont “ stratégiques ”, comme la production d’énergie par exemple, et, de ce fait, refuser la concurrence étrangère sur son territoire. Cela a été pendant très longtemps le cas pour la production d’électricité en France. Ensuite, on peut souhaiter, tant pour des raisons économiques que sociales (préserver l’emploi dans certaines régions, par exemple), éviter la disparition d’entreprises nationales sous la pression de la concurrence internationale.

- La protection contre les récessions importées : le libre-échange accroît l’interdépendance et la spécialisation des économies. Le risque, bien mis en évidence par Keynes, est que par le biais des importations, dont le poids relatif s’accroît, le pays ne soit atteint par les ralentissements conjoncturels dans les pays clients et fournisseurs. C’est bien sûr ce qui s’était passé, spécialement au Royaume-Uni, pendant la crise de 1929. Mais le raisonnement tient toujours aujourd’hui, comme l’ont montré certaines crises récentes (crise asiatique de la fin des années 1990, par exemple).

 

 

· Il y a ensuite des arguments pragmatiques : la réalité « impose » parfois des mesures protectionnistes.

- Le premier argument repose sur l’idée que, face aux nations économiquement dynamiques, certaines grandes puissances traditionnelles se protègent pour éviter à leurs entreprises de perdre trop de parts de marché domestique. Mais elles ne pourraient pas le reconnaître sans perdre la face, vu leurs positions antérieures sur le protectionnisme.

- Le deuxième argument prend en compte les rapports de force à l’intérieur du pays qui tente de se protéger : les consommateurs perdent au protectionnisme sur le plan des prix, mais la perte est diffuse et peut apparaître comme minime individuellement, alors que les entreprises menacées par le libre-échange, beaucoup moins nombreuses, gagnent chacune beaucoup plus au protectionnisme ; elles vont donc exercer une pression forte en faveur du protectionnisme alors que les consommateurs ne défendront que mollement le libre-échange. En paroles libre-échangiste, en actes protectionniste, l’Etat gagne sur les deux tableaux.

- Le troisième argument qui permet de comprendre ce double langage tient à l’importance du secret dans les négociations internationales : quand il y a des gains potentiels, chacun essaie de garder des informations, de ne pas “ tout dire ” aux autres de manière à garder des cartes en main. Ainsi l’accès à certains marchés reste très opaque, et c’est cette opacité-là justement qui est la meilleure protection. On peut même penser que, dans le domaine des échanges internationaux de services, ces protections secrètes, que les acteurs étrangers n’arrivent pas à bien cerner, vont jouer, ou jouent déjà, un grand rôle. 

 

Pour des raisons multiples, pas forcément mauvaises, le protectionnisme n’a pas disparu quoi qu’en disent parfois les autorités politiques. 

 

Conclusion  

Dans le débat entre libre-échange et protectionnisme, le libre-échange a évidemment gagné. On peut considérer qu’il est favorable globalement à la croissance économique, même si concrètement, il est parfois nécessaire de recourir au protectionnisme, au moins temporairement. Les politiques menées par les Etats en faveur de l’insertion de leur économie nationale dans les échanges internationaux sont donc marquées par ces deux tendances qui peuvent apparaître parfois comme contradictoires. Cependant, il reste une question essentielle : la croissance économique et le développement, ce n’est pas la même chose. Peut-on considérer que l’insertion dans les échanges internationaux est un gage de développement ? La question se pose avec acuité pour les pays en développement. C’est donc cette question que nous allons examiner maintenant.

 

 

 

1.4 – Développement des échanges internationaux et développement économique.

 

La question posée ici est de savoir si les échanges internationaux peuvent être un instrument de développement et à quelles conditions. Pour les pays déjà développés, nous avons montré que le développement des échanges internationaux jouait un rôle majeur dans la croissance. La question se pose donc essentiellement pour les pays en développement. L’introduction générale vous a permis de voir que les écarts de développement ne cessaient de s’accroître depuis le 19è siècle entre les pays riches et les pays pauvres. On a vu également au début de ce chapitre la marginalisation de certaines zones géographiques, l’Afrique en particulier, tant au niveau des échanges de marchandises qu’au niveau des échanges de capitaux. En revanche, les pays d’Asie du Sud-Est qui occupent une part croissante des échanges internationaux connaissent une croissance économique rapide. Vous pouvez constater dans le tableau ci-dessous que, des quatre zones géographiques présentées, la plus ouverte, c'est-à-dire l’Asie, est aussi celle qui connaît la croissance économique la plus rapide.

 

Titre : Performances des régions en développement selon leur spécialisation à l’exportation (taux de croissance annuels moyens, 1982-1999, en %)

Source : FMI, World Economic, in La mondialisation de l’économie, tome 2, J. Adda, coll. Repères, Ed. La Découverte, 2001, p.28
Régions 
PIB 
Volume des exportations 
Volume des importations  
Part des produits manufacturés dans les exportations, 1998

Afrique subsaharienne 
2.1 
3.0 
2.7 
36

Afrique du Nord et Proche-Orient 
3.3 
3.6 
1.7 
19

Amérique latine 
2.4 
6.7 
4.6 
49

Asie 
7.3 
9.8 
7.5 
86


 

Il faut donc s’interroger sur les liens entre ces deux éléments. Après avoir présenté deux types de stratégies d’extraversion menées dans certains pays en développement et leur bilan, nous verrons quels enseignements on peut tirer de ces expériences pour le sujet qui nous intéresse, c’est à dire les liens entre insertion dans les échanges mondiaux et développement.

 

1.4.1 - Les stratégies d’extraversion fondées sur l’exportation de produits primaires

 

· Le raisonnement 

Le pays se spécialise dans la production de un ou quelques produits primaires pour lesquels il est bien doté, soit sur le plan des ressources naturelles (matières premières), soit sur le plan du climat, les produits étant relativement peu (voire pas du tout) transformés avant d’être exportés. Ainsi le Burkina-Faso exporte-t-il massivement des haricots verts, souvent très fins (donc chers), vers les marchés des pays européens pendant l’hiver. Ces exportations vont générer des revenus dont on espère qu’ils seront utilisés de manière à contribuer au développement économique du pays.

 

· Les limites de ces stratégies

- Ce type de politique ne contribue pas à développer le marché intérieur : on produit bien des haricots verts, si on garde notre exemple, mais ce n’est pas pour nourrir la population du pays. Et la plupart du temps, c’est la bourgeoisie locale, liée à l’étranger, qui utilise les montants issus des exportations pour satisfaire ses besoins, lesquels sont souvent satisfaits par des produits importés. Et les revenus distribués à l’occasion de la production des haricots verts ne servent pas à constituer un marché intérieur, tout simplement parce que la production supplémentaire n’est pas mise en vente sur le marché intérieur.

- La question de l’évolution du prix des produits primaires et les difficultés que cela engendre. 

Les prix des produits primaires ont deux caractéristiques principales : d’une part, ils sont extrêmement fluctuants dans le temps, c’est à dire qu’ils peuvent monter ou baisser très rapidement, beaucoup plus que les prix des produits manufacturés ; d’autre part, sur le long terme, comparativement au prix des produits manufacturés, leur pouvoir d’achat a en général diminué : cela signifie qu’avec la même quantité d’un produit primaire, on achète de moins en moins de produits transformés. C’est ce que l’on mesure grâce aux termes de l’échange, que nous avons définis plus haut (1.1.1).

Comment ont varié les termes de l’échange pour les pays en développement ? 

Titre : Evolution des termes de l’échange des pays du tiers-monde à économie de marché entre 1876/1880 et 1989/1991, en indices base 100 en 1963.

Source : manuel de SES, Le nouveau manuel, Ed. La Découverte, 1999, p. 274.

 
  
Tous pays 
Pays exportateurs de pétrole* 
Autres pays

1876/1880 
66-77 

-

1928/1929 
89-96 

-

1938 
80 

-

1950/1954 
111 
100 
115

1960/1964 
101 
101 
101

1965/1969 
91 
89 
104

1970/1972 
90 
98 
107

1973/1975 
147 
236 
116

1976/1978 
171 
300 
111

1979/1981 
225 
484 
106

1982/1984 
235 
549 
100

1985/1987 
189 
365 
95

1989/1991 
175 
310 
90


* 20 pays représentant 17% de la population des pays du tiers-monde à économie de marché.

On observe bien la grande variabilité des prix puisque les termes de l’échange varient fortement au cours du temps. Si l’on ne considère que les pays non exportateurs de pétrole, le plus grand nombre, on observe que leurs termes de l’échange se sont améliorés pendant la décennie 1970, mais que, depuis, leur situation relative se dégrade : entre 1976/1978 et 1989/1991, les termes de l’échange ont perdu 21 points d’indice, ce qui représente une baisse de l’ordre de plus de 15% quand même.

Conclusion : pour importer le même volume de produits et parce que les prix des produits exportés par les pays du tiers-monde non pétroliers ont augmenté beaucoup moins vite que le prix des produits qu’ils importent, il faut désormais exporter de plus grandes quantités de produits.

Dans ces conditions, une grave question se pose pour les pays qui souhaitent emprunter pour financer leur développement : comme les cours sont fluctuants, comment prévoir quelles seront les rentrées d’argent tirées des exportations, de manière à rembourser la dette contractée ? C’est ainsi que de nombreux pays pauvres ont emprunté auprès des banques occidentales des sommes importantes dans le courant des années 1970, parce que les prix des produits primaires exportés s’élevaient, et se sont révélés incapables de rembourser ces emprunts dans les années 1980 parce que les cours avaient chuté. En 1982, le Mexique s’est déclaré incapable de payer ses dettes aux banques américaines, essentiellement. Le résultat a été une crise financière qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques si les hautes autorités politiques et monétaires mondiales n’étaient intervenues pour sauver le Mexique et surtout les banques américaines qui, sinon, auraient fait faillite, entraînant sans doute avec elles beaucoup d’autres entreprises. 

 

· L’endettement et les politiques d’ajustement structurel imposées par les organisations internationales. 

- Les pays en développement se sont beaucoup endettés dans les années 1970, on vient de le voir avec l’exemple du Mexique. A partir du moment où la dette ne peut pas être remboursée dans les délais prévus, on assiste en général à une course sans fin : les pays empruntent de quoi payer la charge de la dette (la charge de la dette, c’est ce qu’il faut payer chaque année, c'est-à-dire le montant des intérêts annuels et la fraction remboursable du capital emprunté), ce qui accroît évidemment la charge future de remboursement, d’autant que les taux d’intérêt consentis par les banques internationales sont élevés compte tenu du risque encouru par les créanciers. On s’engage alors dans une spirale sans fin, qui ne peut que mal finir : les pays finissent par ne plus trouver de banques qui acceptent de leur prêter de l’argent ou ils déclarent ne plus pouvoir rembourser leurs dettes. Dans les deux cas, les conséquences pour le pays en développement sont graves puisqu’il n’arrive plus à trouver les capitaux nécessaires à son développement et qu’il doit chaque année se saigner (c’est à dire prélever sur ses ressources) pour essayer de rembourser sa dette. Mais les conséquences peuvent être graves aussi pour les pays développés car une banque qui a beaucoup prêté à un pays en développement peut se retrouver en grande difficulté si le pays ne rembourse pas. C’est pourquoi les organismes internationaux sont intervenus dans cette crise et qu’ils ont imposé aux pays en développement lourdement endettés une politique visant à l’assainissement économique des pays endettés. Ce sont ce que l’on appelle les plans d’ajustement structurel.

- Les plans d’ajustement structurel : ce sont des plans visant à remettre de l’ordre dans les déficits publics et commerciaux en échange d’un refinancement de la dette (c’est à dire de prêts nouveaux et/ou d’un rééchelonnement de la dette). Pour lutter contre le déficit public, le FMI ou la Banque mondiale impose une réduction des dépenses publiques. Pour lutter contre le déficit commercial, ils imposent l’ouverture des frontières (pour rétablir la concurrence sur le marché intérieur) et une réduction de la demande intérieure (l’excédent de production amené par cette réduction du marché intérieur peut être exporté, ce qui réduit le déficit commercial, surtout si cela s’accompagne d’une réduction simultanée des importations). Enfin, le pays doit mener une lutte sévère contre l’inflation : diminution du déficit budgétaire, gel des salaires (ce qui contribue à la réduction de la demande intérieure) et hausse des taux d’intérêt. Résultat : dans tous les pays concernés par un plan d’ajustement structurel, on observe une chute du pouvoir d’achat de la population et une récession très sévère, donc la montée du chômage. Dans des pays souvent déjà très pauvres, ces plans ont évidemment des effets sociaux (et parfois politiques) désastreux. 

 

Conclusion : on ne peut pas dire que les politiques d’industrialisation par substitution d’importations aient eu des effets positifs sur le développement des pays qui les ont mises en œuvre. Leur échec a amené ces pays à devoir s’ouvrir davantage au commerce international, dans un contexte restrictif marqué imposé par le F.M.I. et la Banque mondiale.

 

 

1.4.2 - Les stratégies de développement fondées sur l’extraversion par la promotion des exportations de produits manufacturés.

 

· Le principe 

C’est une stratégie qui vise le marché extérieur. Il s’agit d’une part de substituer aux exportations de produits primaires des exportations de produits manufacturés, d’autre part, une fois le processus engagé, de « remonter les filières ». La politique de remontée de filières consiste par exemple, pour le textile, à commencer par fabriquer des vêtements de sport en important le tissu, le fil, les accessoires, les machines, les services de stylistes, etc. ; ensuite on se met à fabriquer le tissu (c'est le tissage), puis on se met au filage, enfin on n’hésite plus à construire des machines textiles (et à les exporter, bien sûr !). On part donc d’un produit de grande consommation, utilisant beaucoup de main d’œuvre, et on remonte la filière jusqu’à fabriquer les machines-outils nécessaires à la production, quitte à laisser la fabrication des vêtements à des pays moins avancés, donc à délocaliser la production. La cible de cette stratégie est d’abord le marché extérieur mais, en fabriquant des produits manufacturés et en distribuant des revenus à l’occasion de cette production, on vise aussi à développer le marché intérieur.

 

 

· L’expérience des NPI : ce sont surtout les pays d’Asie, par exemple la Corée du Sud, qui ont mis en œuvre cette stratégie. Une des raisons essentielles de ce choix était qu’il s’agissait de pays ne disposant pas de matières premières. Pour exporter, et donc s’insérer dans les échanges mondiaux, il fallait qu’ils se spécialisent dans des productions où ils avaient un avantage, cela ne pouvait être que des productions industrielles nécessitant de la main d’œuvre peu qualifiée et nombreuse, le textile ou l’électronique par exemple. Mais la mise en œuvre de cette stratégie s’est accompagnée de caractéristiques particulières qui expliquent la réussite des NPI. Quelles sont ces caractéristiques ?

- L’Etat a joué un rôle majeur dans le processus. Il l’a initié et dirigé, tout en sachant laisser une place grandissante à l’initiative privée. Il a, par exemple, dès le milieu des années 1970, choisi d’aider au développement des industries à forte intensité de travail pouvant concurrencer celles des pays occidentaux du fait du très bas coût relatif de la main d’œuvre (en 1975, le salaire moyen d’un ouvrier du textile sud-coréen ne représentait que 8% de celui d’un ouvrier français, par exemple). Il a aussi protégé le marché intérieur, de manière sélective mais draconienne, de façon à assurer son développement dans les branches qu’il semblait possible de développer tout en recourant massivement aux capitaux étrangers pour l’industrialisation. Enfin, il a mené parallèlement un vigoureux effort de constitution des infrastructures nécessaires au développement, qu’elles soient matérielles, comme le développement d’un réseau de communications, ou immatérielles, comme la formation de la main d’œuvre. Résultat : le pays a pu passer d’industries à forte intensité de travail à des industries de plus en plus sophistiquées, nécessitant de plus en plus de capital et de travail qualifié, en remontant les filières comme on l’a vu plus haut, et même en s’attaquant à la production de services haut de gamme : la Corée du Sud est aujourd’hui un concurrent très sérieux sur la scène internationale en ce qui concerne la fourniture d’usines clefs en mains, elle rivalise donc avec les plus grands groupes multinationaux. Elle dispose d’un tissu industriel diversifié satisfaisant largement par elle-même le marché intérieur. Elle pratique également la délocalisation en faisant produire dans les pays asiatiques voisins, moins développés, ce qu’elle ne veut plus produire chez elle. Mais ces résultats n’auraient pu être obtenus sans l’intervention de l’Etat.

- Les valeurs ont également joué un grand rôle dans le développement des pays asiatiques : il ne suffit pas que « l’Etat décide » pour que cela marche, les pays asiatiques en font la preuve. Il y a eu parallèlement à cette volonté étatique une forte mobilisation de la population autour et pour l’industrialisation, celle-ci acceptant de payer un lourd tribut puisque l’industrialisation a été financée par le maintien d’un faible pouvoir d’achat pendant longtemps. Aujourd’hui, cependant, les salaires coréens ont quasiment rattrapé le niveau de ceux des britanniques. Et leur spécialisation ne repose plus sur un avantage lié essentiellement au coût du travail mais sur la qualité de leurs produits.

La plupart des études portant sur la réussite des NPI insiste aussi sur le rôle actif de certaines minorités cherchant à s’intégrer par l’enrichissement et sur le rôle positif des valeurs enseignées par le confucianisme. 

 

Le modèle de développement par insertion dans les échanges mondiaux en promouvant les exportations de biens manufacturés et en remontant les filières semble donc avoir prouvé son efficacité. La Corée appartient depuis 1996 à l’OCDE , organisation qui regroupe l’ensemble des pays développés. La crise financière asiatique de 1997 a durement secoué ces pays. Pourtant les NPI asiatiques n’ont pas sombré et il semble bien que ces pays soient définitivement sortis du sous-développement, ce qui ne signifie évidemment pas que tous les problèmes sont réglés : en particulier, la question de la démocratisation de la vie politique est aujourd’hui posée avec acuité, de même que celle des inégalités. 

Les pays en développement pourraient-ils, devraient-ils, imiter les NPI ? Peut-on exporter le modèle ? C’est la question que nous allons nous poser maintenant.

 

1.4.3 – Quels enseignements tirer de l’expérience des NPI ?

 

Il s’agit de se demander ce qui peut être utile aux autres pays en développement dans l’expérience de développement de certains pays asiatiques. Quelles remarques peut-on faire ?

· Ces pays, et en particulier la Corée du Sud, n’ont pas suivi un modèle libéral très orthodoxe : l’Etat a pesé de tout son poids sur l’économie, organisant la croissance, la planifiant et réglementant l’action de chacun. Autrement dit, si le marché est nécessaire, l’intervention de l’Etat s’est révélée incontournable. On a donc besoin d’un Etat fort pour se développer.

· L’insertion dans les échanges internationaux, massive pour ces NPI (6 pays asiatiques font aujourd’hui partie des 15 premiers exportateurs mondiaux), ne s’accompagne pas forcément d’une dépendance accrue vis-à-vis des pays développés. Mais les conditions pour que la croissance générée par l’augmentation des exportations se transforme en développement sont draconiennes : il est impératif que l’activité des firmes multinationales soit suffisamment « encadrée » pour qu’elle puisse être au service du développement sur le long terme tout en permettant des revenus intéressants pour les multinationales. Il faut également que les investissements, en particulier les investissements internationaux, qui ont été massifs ces dernières années en Asie, soient orientés vers les branches permettant le développement.

· Ce modèle est-il transférable ? Il est bien difficile de répondre à cette question : les conditions de la mise en œuvre de cette stratégie de développement ont été particulières et ne se retrouvent pas forcément ailleurs ; de même l’histoire des pays est différente. Les NPI ont connu surtout la colonisation japonaise, qui n’avait pas les mêmes caractéristiques que la colonisation occidentale. De plus, souvent, ils ne possédaient que peu ou pas de matières premières. Dans la plupart des pays africains, ou latino-américains, il n’existe pas de pouvoir politique fort et les affrontements ethniques sont parfois tels qu’ils empêchent la mobilisation des énergies en faveur du développement. Enfin, on peut penser que si tous les pays en développement se mettaient en même temps à fabriquer le même type de produits, le marché international ne pourrait pas tous les absorber. On le voit, les obstacles sont nombreux. Cependant, les NPI montrent par leur expérience que le développement n’est pas impossible.

 

Conclusion : l’insertion dans les échanges internationaux a été pour certains pays un levier réel pour accéder au développement. Mais on l’a vu, il ne s’agit pas de simplement ouvrir le pays aux échanges. Il faut une réelle volonté politique, collective, de construire son propre développement. Les écueils sont donc nombreux et pour bon nombre de pays, le développement semble encore bien lointain. L’insertion en elle-même n’est pas forcément source de développement. Elle peut même engendrer des effets très négatifs sur le développement. 

 

Le libre-échange a une utilité qui n’est plus contestée pour la croissance, il n’en reste pas moins que les dangers auxquels il expose l’ensemble des acteurs économiques justifient sans doute qu’il soit encadré. Le libre-échange oui, mais pas un libre-échange sauvage, un libre-échange qui prenne en compte les inégalités de développement et les effets sociaux de la concurrence internationale exacerbée, bref ce que certains appellent un libre-échange soutenable. Cela suppose que le libre-échange soit réglementé et, pour cela, qu’il y ait une autorité politique mondiale capable d’imposer cette réglementation. Nous reparlerons de cette question dans la dernière partie de ce chapitre. Auparavant, nous allons voir comment les entreprises ont joué un rôle moteur dans le processus de mondialisation.

 

 

2 – Les stratégies internationales des entreprises.

 

 

Les entreprises sont un des acteurs essentiels de la mondialisation de l’économie. Ce n’est pas sans poser des questions, nous le verrons, en particulier aux Etats nationaux. Mais il faut souligner que si les firmes transnationales sont le vecteur principal de la mondialisation, elles ne la maîtrisent pas forcément. La question qui va être posée dans cette partie du cours sera donc, finalement, celle de la régulation, comme on vient déjà de le voir à la fin de la première partie du cours.

Nous verrons d’abord ce que sont les firmes transnationales (que l’on abrège souvent en FTN) et comment elles contribuent au développement des échanges internationaux. Nous présenterons ensuite quelles sont les stratégies que peuvent développer les firmes transnationales pour profiter au mieux (de leur point de vue, évidemment, ce qui est normal) de la mondialisation. Enfin, nous discuterons des questions qui se posent au niveau national du fait du développement des firmes transnationales.

 

 

2.1 – Firmes transnationales et développement des échanges internationaux.

 

Avant de voir comment le développement des firmes transnationales suscite le développement des échanges internationaux, nous allons définir ce que l’on appelle firme transnationale (ou aussi « multinationale », mais on utilise de moins en moins cette appellation).

 

2.1.1 – Qu’est-ce qu’une firme transnationale ?

 

On peut dire que c’est une entreprise (pas forcément industrielle, mais aussi de services, par exemple une banque) qui a le monde comme champ d’activité. Elle ne se limite jamais à un espace national précis et délimité. Même si elle n’est pas forcément active dans toutes les parties du monde, elle ne s’interdit jamais de le devenir, si cela correspond à sa stratégie. C’est une entreprise dont le produit est vendu dans plusieurs pays, mais surtout fabriqué dans plusieurs pays : le processus de production est divisé, réparti, entre les pays en fonction des avantages propres à chaque espace national de manière à ce que, au total, l’entreprise fabrique son produit de manière avantageuse, en gardant la maîtrise de l’ensemble du processus. C’est ce que l’on appelle la DIPP (division internationale du processus productif). Une entreprise qui se contente d’exporter (même en grande quantité) ne peut être considérée comme une firme transnationale.

Il n’y a donc pas de taille minimale pour être considérée comme une firme transnationale. L’essentiel est que le processus de production soit réparti sur plusieurs espaces nationaux. C’est donc la logique de gestion de l’entreprise qui définit la firme transnationale. Cela ne signifie cependant pas que les firmes transnationales soient « sans nationalité ». Toutes les firmes ont une histoire, une culture d’entreprise, marquées par les origines nationales et elles ne peuvent les renier.

Une firme transnationale est en général constituée d’une maison mère et de filiales dont le capital est détenu, en totalité ou en partie, par la maison mère. Le réseau de participations financières est en général extrêmement complexe, parfois opaque. Il faut ajouter à ces entreprises reliées financièrement un ensemble d’entreprises sous-traitantes, juridiquement indépendantes mais économiquement dépendantes.

Les plus grandes firmes transnationales sont américaines et vous en connaissez un certain nombre (Nike, par exemple) mais il y a aussi des firmes transnationales françaises comme Danone ou les entreprises automobiles.

 

2.1.2 – Firmes transnationales et développement des échanges internationaux.

 

Par leurs activités, de manière presque mécanique, le développement des firmes transnationales engendre le développement des échanges internationaux. Mais ce développement n’est pas sans conséquence sur la lisibilité des échanges internationaux.

 

· Le mécanisme : le nombre et la taille des firmes transnationales se sont considérablement développés depuis le début des années 60, et le mouvement continue grâce à de gigantesques opérations de fusion-acquisition. Quels effets cela a-t-il sur les échanges internationaux ? Les firmes transnationales vont beaucoup échanger au niveau international : soit elles entrent en relation avec leurs clients et/ou leurs fournisseurs qui sont répartis dans le monde entier, soit elles s’échangent, entre filiales de la même multinationale des produits en cours de fabrication, ce sont les échanges intra-firmes. Par exemple, Renault fabrique les moteurs de la Twingo en Espagne ; ensuite, l’entreprise les importe pour les monter sur les châssis fabriqués en France ; enfin, elle exporte des Twingo pour satisfaire le marché espagnol. Le moteur passe donc deux fois la frontière. Certains composants peuvent passer ainsi 4 ou 5 fois des frontières avant que le produit ne soit réellement vendu.

Les échanges intra-firmes sont aujourd’hui extrêmement importants puisqu’on estime que le commerce intra-firme (échanges entre filiales d’un même groupe ou entre les filiales et la maison-mère) représente au moins 30% des échanges internationaux de la France, par exemple (source : Crozet, ibidem) ; certains estiment que ces échanges représentent le tiers environ du commerce mondial. On voit donc que l’activité des firmes transnationales gonfle le volume du commerce mondial. 

 

· En même temps, elle en sort une grosse partie de la logique marchande : en effet rien n’oblige les firmes transnationales à pratiquer les prix du marché ou à accepter la concurrence pour leurs échanges intra-firmes. Le prix d’échange résulte de calculs d’optimisation au niveau de la firme globale. De ce fait, on ne sait pas très bien quelle signification donner aux flux résultant de ces échanges intra-firmes : imaginons que le prix des moteurs de Twingo vendus par la filiale espagnole à Renault-France soit très élevé, alors les exportations espagnoles sont gonflées artificiellement de même que les importations françaises et les statistiques n’ont plus beaucoup de signification. L’intérêt pour Renault serait de réaliser son profit en Espagne plutôt qu’en France (grâce au prix élevé des moteurs), ce qui suppose que l’impôt sur les bénéfices soit plus faible en Espagne qu’en France. Il ne s’agit que d’un exemple fictif mais qui doit vous permettre de comprendre que la manipulation éventuelle des prix d’échange entre filiales d’une même firme transnationale a des conséquences en dehors de la firme.

 

· Si on ajoute aux échanges intra-firme les échanges où l’un des co-contractants au moins est une firme multinationale, ce sont 92% des échanges mondiaux qui sont concernés. On voit que la mondialisation ne saurait se passer des firmes transnationales ! Le processus est loin d’être achevé : on voit aujourd’hui se développer des accords d’alliance/coopération entre firmes multinationales sur des produits particuliers ou des segments de marché. On observe également le développement de réseaux d’entreprises : les firmes transnationales, au lieu de continuer à augmenter le nombre de leurs filiales en rachetant ou en créant des entreprises à l’étranger, se contentent de conclure des contrats avec des entreprises partenaires à l’étranger, contrats prévoyant par exemple la fourniture de tel ou tel produit avec des caractéristiques bien précises dictées par la firme transnationale. L’avantage est la souplesse qui en résulte pour la transnationale : un contrat peut être rompu ou non reconduit extrêmement facilement alors qu’une participation dans le capital d’une entreprise est beaucoup plus difficile à liquider.

 

L’intérêt des firmes transnationales est qu’aucune règle n’entrave leurs échanges de marchandises ou de capitaux, d’où la revendication d’un libre-échange total, même si, quand cela les arrange, les firmes transnationales sauront très bien agir en groupes de pression sur les Etats pour obtenir des mesures protectionnistes. On voit donc qu’à la fois les FMN ont profité du libre-échange pour se développer et qu’elles en sont aussi le promoteur car elles y ont intérêt.

 

 

 

2.2 – Firmes transnationales et stratégie mondiale.

 

Les firmes transnationales ont une stratégie réfléchie à l’échelle du monde et non plus à l’échelle de l’espace national, on l’a dit en les définissant. Qu’est-ce que cela change ? Comment cela se traduit-il dans la réalité ? Répondre à ces questions va nous amener à présenter certains aspects de la mondialisation de l’économie. 

Les firmes transnationales sont, comme toutes les entreprises dans une économie de marché, à la recherche du profit maximum. Elles construisent leur stratégie pour atteindre cet objectif à l’échelle mondiale où elles se retrouvent en concurrence les unes avec les autres. 

Elles sont confrontées à deux problèmes que doivent prendre en compte leurs stratégies :

- d’une part, une exigence de rentabilité de plus en plus pressante en provenance de leur actionnariat de plus en plus internationalisé.

- d’autre part, une concurrence par les prix de plus en plus intense car toutes les firmes exploitent au mieux les avantages comparatifs des différents pays et essaient de développer leur taille pour bénéficier au maximum des économies d’échelle.

 

Face à ces deux exigences, il y a deux stratégies possibles. Soit affronter la concurrence par les prix et donc chercher à comprimer les coûts de production, cela amène l’entreprise à investir à l’étranger. Soit fuir, en quelque sorte, la concurrence par les prix , ce qui amène l’entreprise à rechercher la différenciation des produits fabriqués. La concurrence impose donc aux firmes transnationales d’être compétitives. Avant de présenter les deux sortes de stratégies possibles, nous présenterons ce que l’on appelle compétitivité.

 

2.2.1 – Qu’est-ce que la compétitivité ?

 

La compétitivité, c'est la capacité à résister à la concurrence. Cette compétitivité se construit sur deux plans :

- la compétitivité-prix : les entreprises cherchent alors à agir sur leurs prix de manière à avoir un prix inférieur à celui de leurs concurrents, espérant ainsi que les consommateurs achèteront leur production de préférence à celle de leurs concurrents. 

- La compétitivité structurelle ou hors-prix : les entreprises cherchent alors à agir sur les caractéristiques du produit, caractéristiques capables de le faire vendre malgré un prix relativement plus élevé que celui des concurrents. On peut penser par exemple à l’image de marque, à la fiabilité (réelle ou supposée, cela n’a guère d’importance pourvu que les consommateurs y croient), au réseau de service après-vente. La compétitivité structurelle peut dépendre aussi de la qualité de la main d’œuvre, de la qualité des infrastructures collectives (communication, transports, etc.).  

 

 

2.2.2 – Améliorer la compétitivité-prix grâce aux Investissements directs à l’étranger (I.D.E.)

 

Les firmes transnationales vont avoir une stratégie de localisation de la production en fonction des caractéristiques propres de chaque espace national de manière à maximiser leurs profits. La division du processus de production entre des pays différents exploite les différences de conditions de production entre les pays : dans certains pays, les matières premières sont peu chères, dans d’autres ce sont les impôts ou le coût du travail. Les firmes transnationales vont chercher à profiter de tous ces avantages à la fois. Comment ? En investissant dans les pays où les conditions de production les intéressent. Après avoir défini les I.D.E., nous présenterons leurs caractéristiques, en particulier la rapidité de leur croissance, puis nous verrons comment ils sont le vecteur de la nouvelle division internationale du travail.

 

2.2.2.1 – Définition des I.D.E.

 

Les Investissements directs à l’étranger sont des mouvements de capitaux qui permettent soit de créer une unité de production à l’étranger, soit d’en acheter une, qui existe déjà, à l’étranger. Dans ce dernier cas, on parle d’acquisition. Pour exercer une influence significative dans une entreprise, il n’est pas nécessaire de posséder la totalité du capital, loin de là. Il suffit d’en avoir une partie significative, permettant de peser sur les décisions. Le F.M.I. considère que le seuil est de 10%. Cela signifie que si le flux de capitaux entre deux pays a comme résultat une participation de 10% ou plus dans le capital d’une entreprise, ce flux est classé dans les balances des paiements des deux pays comme un investissement direct à l’étranger (entrant ou sortant selon le pays). Si c’est moins, le flux sera enregistré comme investissement de portefeuille et on considèrera que ces capitaux ne correspondent pas à une logique de production mais à une logique de placement. Ce seuil de 10% est forcément arbitraire, mais pour pouvoir construire des statistiques, on est bien obligé de retenir des conventions. On peut peser très lourd avec 9% du capital et peu avec 11%. C’est pourquoi les statistiques ne donnent que des ordres de grandeur sur le poids des firmes transnationales.

 

2.2.2.2 – Caractéristiques des I.D.E.

 

Nous allons parler ici d’abord de l’évolution du montant des I.D.E., ensuite de leur destination.

· Depuis le début des années 1980, on observe une explosion du montant des I.D.E. et donc du stock de capital contrôlé par des firmes étrangères dans les pays. En montant, les I.D.E. ont été multipliés par plus de 100 entre le début des années 1970 et 2000 (la source des chiffres donnés ici est la CNUCED dans sa base de données sur les I.D.E.). Le stock des I.D.E. représentait 6.5% du P.I.B. mondial en 1985, il en représente 17% en 2000, près de 3 fois plus. On peut vraiment parler d’explosion.

· Aujourd’hui, les I.D.E. sont pour l’essentiel des investissements croisés entre pays industrialisés, c'est-à-dire que ceux-ci sont à la fois les investisseurs et les investis, si l’on peut dire ! A la fin des années 1990, les pays industrialisés sont à l’origine de 95% des I.D.E. et en reçoivent plus de 70%. C’est dire à quel point les autres pays sont laissés à l’écart. Il faut cependant encore noter que parmi les pays destinataires autres que les pays industrialisés, les flux se concentrent sur quelques pays seulement : essentiellement les pays asiatiques où la croissance économique est rapide et certains pays latino-américains. Les pays africains par exemple sont complètement à l’écart de ces flux d’I.D.E.

· Cette explosion des I.D.E., caractéristique des vingt dernières années, s’est fait dans un contexte éminemment favorable, celui de la globalisation financière que nous avons déjà présentée. Ce n’est évidemment pas un hasard si les deux phénomènes se passent en même temps. La libéralisation des mouvements de capitaux a rendu possible l’explosion des I.D.E. et il est difficile de savoir la mesure dans laquelle les firmes transnationales sont à l’origine du processus de globalisation financière. Il est clair en tout cas qu’elles le réclamaient.

 

 

2.2.2.3 – I.D.E. et Division internationale du travail.

 

Les I.D.E. développent des entreprises dans certains pays et pas dans d’autres. Ils contribuent à spécialiser les économies des pays dans certains types de production. Ainsi, si plusieurs firmes transnationales viennent investir dans les industries manufacturières d’un pays parce que la main d’œuvre est peu coûteuse et la législation favorable aux entreprises, on peut penser que ce pays va être spécialisé dans ce type de production.

Du point de vue du pays accueillant les I.D.E. , cela peut être considéré comme un avantage, au moins à court terme. Mais il ne faut pas négliger les risques liés à ce type d’investissement : le pays peut rester cantonné à certaines activités, il peut surtout être soumis à la volonté des firmes transnationales ayant investi dans le pays, ce qui n’est pas non plus sans danger. Les pays asiatiques qui ont bénéficié des I.D.E. ont su pour certains les mettre au service de leur développement intérieur. L’Etat a pour cela encadré très strictement les I.D.E.

Du point de vue des pays à l’origine des I.D.E., ces investissements posent deux questions liées : la désindustrialisation (car les industries sont transférées dans des pays où les conditions de production sont moins coûteuses) et les effets des délocalisations sur l’emploi et le tissu productif. Nous reparlerons de ces questions plus loin.

Globalement, on observe donc une fragmentation de plus en plus poussée des processus productifs, pour l’industrie évidemment, mais aujourd’hui de plus en plus pour certains services (banques ou assurances, services informatiques, etc.).

 

Au total, l’I.D.E. permet aux firmes transnationales de produire à moindre coût et d’aborder les marchés nationaux dans de bonnes conditions. C’est évidemment un élément essentiel et c’est le premier aspect de la stratégie des firmes transnationales face aux échanges internationaux et face à leurs concurrents. Mais leur stratégie est en général composée d’un deuxième aspect visant à résister à la concurrence en déplaçant le problème.

 

 

2.2.3 – Améliorer la compétitivité hors-prix par la différenciation des produits.

 

· Les firmes transnationales vont chercher à différencier leurs produits de ceux de leurs concurrents. La différenciation des produits permet à l’entreprise d’apparaître comme la seule fabriquant ce produit, de détenir donc un monopole, limité certes (à un produit très précis et sur une période probablement courte) mais un monopole quand même, qui permet donc à l’entreprise d’engranger des profits substantiels. La stratégie de différenciation des produits impose des investissements en recherche-développement importants : il faut innover, autant sur le plan des caractéristiques techniques des produits que sur les méthodes de commercialisation et de présentation des produits.

· La différenciation des produits s’accompagne, sur le plan technique, de la nécessité d’une grande souplesse des outils de production et des circuits de distribution, de manière à être le plus réactifs possibles aux transformations du marché (effets de mode, par exemple). Elle répond aux désirs des consommateurs de se différencier des autres consommateurs. Elle permet d’apporter une réponse aux impératifs de la compétitivité en déplaçant le problème : si l’on fabrique un produit différent de ceux fabriqués par les autres producteurs, on échappe (souvent très momentanément) aux impératifs de la compétitivité.

 

Le choix stratégique entre compétitivité-prix et compétitivité hors-prix dépend d’abord de la nature du produit : quand on produit des chaussettes, par exemple, le prix est un argument de vente essentiel ; quand on vend des machines outils pour la production industrielle, la fiabilité est essentielle pour le client ; quand on vend des chaînes hi-fi, on doit choisir entre une stratégie relativement bas de gamme fondée sur des prix compétitifs ou une stratégie haut de gamme fondée sur la qualité et les innovations technologiques. La localisation de la production peut être une conséquence de cette décision stratégique : si l’on produit des chaussettes, on a intérêt à le faire dans des pays où le coût du travail est bas car c’est l’élément principal du coût de production. En revanche, pour la fabrication de produits high tech, la qualité est primordiale. Le prix a moins d’importance. Les clients sont dans l’ensemble situés dans les pays développés, la main d’œuvre capable de concevoir et fabriquer ces produits aussi. Résultat : la localisation de la production a moins d’importance. Observons cependant que, actuellement, la capacité de production de produits complexes dans les pays asiatiques s’est considérablement développée.

 

Produire au plus bas coût est bien sûr un moyen d’améliorer la compétitivité, mais on voit que ce n’est pas le seul. Ces objectifs étaient déjà ceux des entreprises dans l’espace national. Mais aujourd’hui, ce qui distingue les firmes transnationales des autres entreprises, c’est que leur stratégie est mondiale et qu’elles mettent donc en concurrence des espaces nationaux, et cela d’autant plus que les firmes transnationales peuvent se livrer une concurrence féroce. On peut penser que cette concurrence va profiter à tous (par la baisse des prix qu’elle occasionne, en particulier) mais, dans la réalité, les choses ne sont pas si simples et ces stratégies, qui sont au cœur de la mondialisation de l’économie, posent des questions aux Etats Nations qui restent le mode d’organisation politique du monde, aujourd’hui. Ce sont donc ces questions que nous allons maintenant aborder.

 

 

2.3 – Firmes transnationales et Nations

 

Les stratégies de développement des firmes transnationales posent de nombreuses questions. Nous en avons retenues trois ici : la question des délocalisations et de leurs effets sur l’emploi dans les pays développés, la question des effets des I.D.E. sur le développement dans les pays pauvres, enfin la question du poids des firmes transnationales sur les politiques des Etats.

 

2.3.1 – Firmes transnationales, délocalisations et emploi dans les pays développés.

 

En menant leur stratégie de localisation en fonction de leurs intérêts (c'est-à-dire en maximisant leur profit), les firmes transnationales menacent-elles l’emploi dans les pays développés ? C’est une affirmation que vous avez sans doute souvent entendue et qui mérite un examen. La question posée ne porte pas que sur le nombre des emplois, elle porte aussi sur le creusement des inégalités générées par les modifications quantitatives et qualitatives des emplois dans les pays développés du fait des stratégies des firmes transnationales.

 

· Délocalisations et nombre d’emplois.

On parle de délocalisation quand une entreprise décide de fermer un de ses établissements de production dans un pays pour aller en ouvrir un autre, à peu près équivalent, dans un autre pays. On peut également parler de délocalisation quand une entreprise abandonne un sous-traitant dans le pays en s’adressant à un sous-traitant étranger.

Cette décision relève de la gestion de l’entreprise, dans une optique de maximisation du profit. Les éléments qui vont entrer en ligne de compte dans la décision peuvent être multiples : les coûts de production (coût du travail, coût du capital) peuvent être moindres dans le pays d’implantation, mais ce peut être aussi les frais d’accès au marché (pour vendre des automobiles aux Etats-Unis, les entreprises japonaises auront moins de frais en les fabriquant sur place qu’en les exportant, par exemple). 

Les conséquences sur la vie économique et sociale du pays où la délocalisation se réalise peuvent être considérables : montée du chômage, pression à la baisse sur le coût du travail, et en particulier sur la protection sociale, effets indirects sur la demande, etc. Le pays semble “ subir ” la délocalisation, c’est une contrainte qui paraît s’imposer à lui.

Cependant, il faut bien dire que les effets des délocalisations ne sont pas forcément aussi négatifs qu’ils peuvent l’apparaître de prime abord : des emplois sont supprimés dans le pays mais d’autres sont créés ailleurs. Les salariés du pays d’accueil vont donc recevoir davantage de pouvoir d’achat et cela permettra au pays d’acheter davantage, en particulier au pays où s’était faite la délocalisation, ce qui permettra de créer des emplois. Les études statistiques, très compliquées sur ce sujet, montrent dans l’ensemble que le nombre d’emplois créés est presque équivalent au nombre d’emplois supprimés.

Le problème, c’est que ce ne sont pas les travailleurs qui ont été licenciés qui occuperont ces nouveaux emplois. Il y a donc un réel problème social lié aux délocalisation. 

 

· Mondialisation, transformation des emplois et montée des inégalités dans les pays développés. 

Les stratégies des firmes transnationales face à la mondialisation ont des effets sur la qualification des emplois proposés dans les pays développés. Dans le cas de la différenciation des produits, les produits deviennent de plus en plus complexes, incorporant de plus en plus de technologies et les incorporant de plus en plus rapidement. Cela nécessite une main d’œuvre de plus en plus qualifiée, excluant ainsi les travailleurs les moins qualifiés de l’emploi dans les firmes transnationales mais aussi dans leurs sous-traitants qui ont les mêmes exigences au niveau de la qualité. Les délocalisations aboutissent à peu près au même résultat : en transférant les emplois les moins qualifiés dans d’autres pays, se développent dans le pays d’origine des emplois de gestion, de contrôle, etc., tous emplois nécessitant des qualifications élevées.

Quels sont les effets de ces transformations des emplois sur les inégalités ? Au même titre que le progrès technique, la mondialisation supprime dans les pays développés les emplois les moins qualifiés pour développer d’une part les emplois en amont du processus productif lui-même et ceux qui gèrent la complexité de la répartition des tâches entre les pays, d’autre part des emplois dans lesquels la flexibilité exigée des travailleurs s’accroît pour permettre de varier l’offre quand la demande varie. Résultat : les travailleurs ne pouvant présenter des qualités sur un de ces deux plans ne trouvent plus d’emploi. Cela accroît donc les inégalités puisque un travailleur peu qualifié, désavantagé sur le plan du salaire, sera de plus menacé sur le plan de l’emploi, avec peu de perspective de sortir du chômage s’il a été licencié. Ces travailleurs vont donc constituer le noyau dur du chômage.

Enfin, la recherche de la compétitivité à tout prix débouche sur une remise en cause de ce qui peut élever le coût du travail (protection sociale, en particulier) et/ou de ce qui peut limiter sa flexibilité (réglementation du travail, par exemple). Elle augmente aussi le stress au travail donc sa pénibilité, comme le montrent toutes les études statistiques sur le sujet. Sur tous ces plans, la mondialisation accroît la pression sur les travailleurs les plus fragiles et contribue donc à l’augmentation des inégalités.

 

Les Etats sont évidemment interpellés par les conséquences sur l’emploi des stratégies des firmes face à la mondialisation. Leur action n’est cependant pas facile, nous le verrons dans la dernière partie de ce chapitre.

 

 

2.3.2 – I.D.E. et développement dans les P.E.D.

 

L’explosion des I.D.E. pose une question essentielle pour les pays les plus pauvres : ces investissements peuvent-ils servir le développement du pays et à quelles conditions, étant entendu que l’essentiel des I.D.E. concerne cependant les pays développés ?

 

· Il y a évidemment des effets positifs : d’une part, les I.D.E. créent des emplois, donc permettent la distribution de revenus et la hausse du pouvoir d’achat. Ce sont des éléments qui semblent favorables à la croissance économique et, donc, au développement. De plus, les I.D.E. permettent aux pays en développement de bénéficier de la technologie moderne par le biais des transferts de technologie entre la maison-mère et la filiale dans le pays. Ainsi, la Chine, par exemple, reçoit une masse considérable d’I.D.E. qui explique pour une large part son taux de croissance exceptionnellement élevé.

· Mais il y a aussi une grande incertitude sur les effets réels, à long terme. Certes les I.D.E. génèrent des exportations et distribuent des revenus, mais ils génèrent aussi des importations, d’abord celles correspondant aux échanges intra-firmes, ensuite celles correspondant à l’augmentation de la consommation intérieure. Les transferts de technologie ne sont pas toujours très importants et souvent, ils ne concernent pas le cœur même du produit, la firme transnationale souhaitant garder du pouvoir sur le plan technologique. Enfin, les I.D.E. peuvent être réalisés dans des branches qui ne sont pas les plus porteuses sur le plan de la croissance et maintenir une spécialisation peu avantageuse pour le pays.

· Enfin, il faut redire que les I.D.E. ne se dirigent que très peu vers les pays les plus pauvres, comme ceux d’Afrique, qui sont donc de plus en plus marginalisés. Les inégalités entre pays s’accroissent donc puisque certains pays n’accueillent pratiquement aucun investissement extérieur.

 

On sent bien que pour que les I.D.E. soient favorables au développement du pays d’accueil, il est nécessaire qu’ils soient plus ou moins contrôlés, en tout cas encadrés, par les autorités politiques. C’est ce qu’a bien compris la Corée, par exemple. On retrouve ici la nécessité d’une régulation dont nous reparlerons dans la dernière partie de ce chapitre.

 

 

2.3.3 – Firmes transnationales et autonomie des Etats.

 

Certains se demandent si les Etats ont encore du pouvoir face aux firmes transnationales : le poids économique de ces entreprises est parfois énorme, leurs décisions stratégiques semblent ne pas pouvoir être contrôlées, ce qui fait apparaître les Etats comme impuissants à exercer une quelconque activité de contrôle.

De plus, les politiques économiques ont un cadre national. Non seulement elles ne peuvent pas s’imposer aux firmes transnationales mais elles sont parfois contrecarrées directement par les décisions des firmes transnationales : quand un Etat décide de lutter contre le chômage dans une région spécialement touchée et qu’une firme transnationale décide la délocalisation d’une de ses unités de production située dans cette région, que peut faire l’Etat ?

Enfin, les exigences de compétitivité et de flexibilité sont parfois présentées, en particulier par le patronat, comme des nécessités auxquelles les Etats doivent se plier sans discuter en les imposant à la nation toute entière (par la modification de la législation du travail ou l’abaissement des charges sociales, par exemple). Les pays du nord de l’Europe, dans lesquels le poids de la fiscalité est très lourd, montrent sans doute que les choses ne sont pas si simples et qu’il y aurait matière à discussion.

 

On voit bien, finalement, que l’Etat national est mis en cause au travers de la mondialisation et des stratégies des firmes transnationales. Mais les décisions politiques doivent-elles être des sous-produits des nécessités économiques ? C’est normalement le contraire qui devrait se passer. Mais il n’y a pas de cadre politique convenant au contrôle des firmes transnationales. Il faudrait qu’il soit mondial, comme les firmes transnationales le sont. On retrouve ici la même question de la régulation de la mondialisation, question que nous allons retrouver dans la dernière partie de ce chapitre.

 

 

 

3 – Mondialisation, évolutions sociales et culturelles et régulation.

 

 

 

Nous avons déjà vu à quel point la mondialisation, phénomène a priori présenté comme économique, était aussi de nature politique et sociale. Nous avons aussi vu son effet sur les inégalités à l’intérieur des pays comme entre pays. Nous allons maintenant nous demander quels sont les effets de la mondialisation sur les différences culturelles dans le monde : peut-on parler d’un processus d’uniformisation culturelle ? Nous verrons ensuite, et cela peut être considéré comme une conclusion de ce chapitre sur la mondialisation, pourquoi et comment la mondialisation pourrait être régulée, c'est-à-dire contrôlée. 

 

 

3.1 – Vers une uniformisation culturelle mondiale ?

 

 

On rappelle que la culture, c’est ce qui cimente une société, ce qui permet aux hommes de vivre ensemble, et cela se traduit par des valeurs et des manières de se comporter et de réfléchir communes. La culture se construit dans une société au fil de l’histoire et des contacts avec les autres cultures, elle n’est pas immuable, même si les changements peuvent être relativement lents, souvent. On peut donc penser que la mondialisation, qui affecte les conditions de vie des hommes, va avoir des effets sur leur culture. Et comme elle unifie les marchés et la vie économique, on peut se demander si ses effets sur la culture ne seront pas du même ordre, c’est à dire une uniformisation des différentes cultures. C’est donc la question que nous allons nous poser ici. Après avoir montré qu’il existe des éléments qui peuvent faire penser à une uniformisation culturelle, nous montrerons que les spécificités socio-culturelles se maintiennent mais en se transformant. 

 

3.1.1 – La tendance à l’uniformisation culturelle

 

Un certain nombre d’éléments, que nous allons étudier, montrent que se répand à travers le monde une certaine façon de vivre, et même de penser, qui est très largement marquée par la culture des pays économiquement dominants, c’est à dire les pays occidentaux. On parle parfois d’occidentalisation de la culture en même temps que de mondialisation.

 

3.1.1.1 - pourquoi peut-on parler d’occidentalisation de la culture ?

 

On va voir que les différentes composantes de la culture (manières de sentir, de penser et d’agir qui sont communes à une société et transmises par la socialisation) sont affectées par la mondialisation.

 

· Certains biens et services sont consommés dans tous les pays du monde, comme le coca-cola, les jeans ou les séries télévisées américaines. On se rappelle d’ailleurs que c’est un des intérêts de la mondialisation que d’étendre les marchés, ce qui permet entre autres la réalisation d’économies d’échelle. Le nombre de ces produits diffusés dans le monde entier ne cesse de s’accroître. Il est clair que cela transforme la consommation dans tous les pays et, au fur et à mesure que le pouvoir d’achat augmente, les populations consomment les mêmes biens issus du progrès technologique né dans les pays occidentaux (on peut penser par exemple au plastique qui a très profondément bouleversé la façon de vivre des populations des pays en développement). 

· Le modèle d’organisation de la production qui se répand sur la planète est celui qui a été conçu dans les pays développés : système capitaliste, recherche du gain individuel maximum, intensification de la production par la division du travail, développement de plus en plus capitalistique, salarisation croissante, etc… Les relations de travail, fondamentales dans une société, sont de plus en plus souvent les mêmes, en particulier sous l’influence des firmes multinationales. Ces relations véhiculent certaines valeurs, les mêmes sur tout le globe. On comprend que les façons de penser, de sentir ou d’agir puissent s’en trouver modifiées. (ici, on pourrait utiliser un document intéressant que j’ai lu dans Sciences humaines sur les effets de l’implantation d’une entreprise d’aluminium nippo-brésilienne en Amazonie, où l’on voit les ouvrières importer chez elles les principes d’hygiène de l’entreprise, SH n°29, hors-série juillet-août 2000).

· Des valeurs, qui peuvent apparaître comme universelles, se diffusent malgré des résistances parfois très fortes : affirmation des droits fondamentaux des êtres humains, du bien-fondé de la démocratie en particulier. Ces valeurs se traduisent dans des normes qui, elles aussi, se diffusent : on peut citer les réticences de plus en plus grandes vis-à-vis de la polygamie, la pratique généralisée d’élections (plus ou moins libres, cependant …), les débuts de mise en pratique de l’égalité hommes-femmes, la réduction du nombre d’enfants par famille. Ces valeurs comme ces normes viennent de la culture occidentale.

 

 

3.1.1.2 – Les vecteurs de l’occidentalisation

 

La question est ici de savoir comment se passe ce phénomène de diffusion de la culture occidentale : un vecteur est un moyen, un intermédiaire, de diffusion. On peut en citer au moins deux qui ont joué un grand rôle, les firmes transnationales et les médias.

· Les firmes transnationales ont contribué à répandre l’organisation et les méthodes de gestion qu’elles pratiquaient dans leurs pays d’origine. Elles ont aussi bien sûr diffusé leurs produits, par des campagnes publicitaires bien ciblées, aux quatre coins de la planète, autant qu’elles le pouvaient. Ainsi, les règles d’organisation d’un MacDo sont-elles, dans le monde entier, les mêmes. Certains produits sont strictement identiques, avec un cahier des charges très précis, imposant aux producteurs locaux des règles très contraignantes. 

· Les médias ont également joué un rôle majeur. La télévision est aujourd’hui visible à peu près partout dans le monde grâce aux satellites. Les informations sont donc connues dans le monde entier en même temps et très rapidement. Mais il faut bien dire que les images retransmises proviennent pour l’essentiel des pays développés, en particulier des Etats-Unis, en partie pour des raisons techniques. Or on sait bien que les images ne sont jamais « neutres », elles véhiculent une façon de voir et des valeurs propres à ceux qui font le reportage. On peut aussi dire la même chose des séries télévisées ou des films. Ainsi, certains pensent que si la famille conjugale avec un nombre restreint d’enfants devient de plus en plus la norme universelle, c’est au moins en partie du fait des modèles transmis par les films et les séries télévisées.

Les médias jouent aussi un grand rôle dans l’uniformisation des musiques. Enfin, le développement d’internet renforce la dépendance technologique vis-à-vis de l’occident, en même temps qu’il contribue à généraliser l’usage d’une langue, l’anglais, comme moyen de communication universel.

 

On peut donc penser qu’une culture mondiale se développe, très fortement marquée par la culture occidentale, nord-américaine surtout. Cependant les spécificités, les particularités, socio-culturelles n’ont pas disparu, on va le voir, même s’il est probable qu’elles sont transformées par le processus de mondialisation.

 

 

 

3.1.2 – Le maintien des spécificités socio-culturelles.

 

On observe cependant que les cultures sont encore loin d’être partout les mêmes et que le mouvement de transformation d’une culture du fait de la rencontre avec une autre culture a toujours existé. On peut également observer que se développe aujourd’hui un mouvement de différenciation, en tout cas une revendication de la différence, qui montre aussi que la mondialisation ne débouchera pas obligatoirement sur l’uniformisation culturelle.

 

3.1.2.1 – L’acculturation a toujours existé.

 

L’acculturation peut se définir comme l’ensemble des changements résultant des contacts entre cultures différentes.

Une culture n’existe pas en tant que telle, isolée des autres cultures. Même dans les temps plus anciens où les transports, et donc les échanges, demandaient plus de temps, il y a toujours eu des contacts entre cultures. Et ce sont ces contacts qui contribuaient à transformer, et donc à construire, la culture. C’est bien ainsi que se sont construites les langues, par exemple, et l’on sait l’importance de la langue pour la culture.

Il y a donc d’abord des emprunts réciproques, même quand une culture est dominante et impose certains de ses éléments. Les échanges ne sont jamais à sens unique. Ainsi les Italiens ont-ils réussi à imposer aux Etats-Unis la pizza (alors qu’ils étaient loin d’y être dominants) … Mais, et l’exemple de la pizza peut très bien le montrer, ces emprunts à une autre culture sont réinterprétés en fonction des habitudes, des normes et des valeurs caractéristiques de la culture qui importe l’élément (la pizza américaine n’a plus grand chose à voir avec la vraie pizza italienne). Ces réinterprétations finissent par intégrer la nouveauté à la culture, de manière à ce qu’elle ne soit plus une nouveauté, c’est à dire qu’elle fasse partie intégrante de la culture commune. 

Si la mondialisation contribue bien à la diffusion de la culture occidentale, on peut donc penser que les autres cultures vont petit à petit « acclimater » ces nouvelles caractéristiques culturelles en les transformant, de manière à ce qu’elles fassent système avec leur propre culture sans que celle-ci disparaisse réellement.

Les exemples de ces réinterprétations sont nombreux, dans le domaine de la musique par exemple, ou dans des façons différentes d’utiliser les mêmes biens. Autrement dit, on est encore loin d’une culture mondiale unique. Les différences restent grandes, même quand les objets utilisés sont communs. Ainsi, le cinéma indien, le plus prolifique au monde, n’a pas disparu malgré le succès des films américains. On peut dire la même chose de la musique.

 

3.1.2.2. La standardisation s’accompagne d’une revendication de différenciation

 

Mais le mouvement de standardisation que l’on a observé dans le premier paragraphe déclenche en retour une volonté marquée dans certains groupes de se différencier. 

On peut distinguer deux niveaux dans cette volonté de différenciation, mais dans les deux cas il s’agit d’une affirmation identitaire.

· D’abord, dans des sociétés qui s’uniformisent sur certains aspects, des groupes vont revendiquer leur différence. Les exemples en sont nombreux : on peut penser aux Noirs aux Etats-Unis, aux homosexuels, aux Bretons ou aux Corses en France, etc… En général, ces groupes affirment à la fois leur respect des règles fondamentales en vigueur dans la société à laquelle ils appartiennent et leur revendication de pouvoir être différents sur certains points, ce qui suppose souvent une adaptation du droit. Le phénomène peut se comprendre : le sentiment d’appartenance est essentiel pour la construction de l’identité de l’individu. Si « appartenir », c’est « ressembler », on peut penser que c’est tout autant « se différencier ». Quand tout le monde se ressemble, par exemple parce que tout le monde s’habille de la même manière, on peut avoir le désir de se différencier, à la fois pour montrer qu’on existe en tant qu’individu et pour signifier qu’on se trouve des points communs avec ceux qui vont faire de même. C’est la même chose qui se passe pour les groupes dont on a parlé plus haut.

· Mais, poussé à son extrême, la volonté de différenciation peut déboucher sur le rejet de la société dans laquelle on vit. On peut ainsi comprendre tous les intégrismes : devant une évolution de la culture qui menace certaines valeurs, religieuses par exemple, des groupes vont se former qui rejettent ces évolutions et proclament la nécessité du retour en arrière. Ces groupes sont en général très repliés sur eux-mêmes et sont parfois violemment hostiles à la société qui les entoure.

 

En conclusion, si l’on voit bien qu’il y aujourd’hui une tendance à la mondialisation culturelle, on peut dire que celle-ci n’est pas forcément synonyme d’uniformisation. Le poids des pays occidentaux, et des Etats-Unis en particulier, peuvent laisser craindre un affaiblissement des autres cultures . Mais il ne faut pas négliger le fait que les cultures ont toujours su intégrer des éléments d’autres cultures et que, parce qu’elles sont le ciment de la société, elles ont une force qui leur permet de résister à certains changements.

Cependant, la montée de la contestation de la mondialisation et des conflits à son propos montre bien la nécessité d’une régulation qui ne va pas sans poser de nombreux problèmes. C’est ce que nous allons voir maintenant.

 

 

3.2 – Conflits et recherche d’une régulation de la mondialisation.

 

Après avoir montré la multiplication des conflits liés à la mondialisation et leurs enjeux, nous présenterons les caractéristiques de la recherche de la régulation de la mondialisation.

 

3.2.1 – La multiplication des conflits et leurs enjeux.

 

 Après avoir montré la montée des conflits depuis une dizaine d’années, nous essaierons de cerner les questions qui sont sous-jacentes à ces conflits.

 

3.2.1.1 – La multiplication des conflits.

 

On peut observer deux sortes de conflits :

· Des différends internationaux non réglés : ainsi un certain nombre de négociations n’ont pas débouché sur un accord, alors que c’était la règle avec le GATT, par exemple. Ainsi, l’A.M.I. (accord multilatéral sur les investissements) n’a-t-il jamais été signé alors qu’il aurait dû l’être en 1998. De même, le protocole de Kyoto sur la réduction de l’émission de gaz à effet de serre n’a pas été suivi d’effet du fait de l’échec de la Conférence de La Haye en 2000. Enfin, on peut citer l’échec des négociations au sein de l’OMC à Cancun en 2003. Ces échecs, qui ne sont pas les seuls, montrent que les pays n’arrivent plus à se mettre d’accord dans un certain nombre de domaines. Il faudra essayer de comprendre pourquoi.

· Une contestation de plus en plus organisée des effets de la mondialisation : tout le monde a entendu parler des altermondialistes (que l’on appelait encore il y a peu les anti-mondialistes) qui sont le fer de lance de cette contestation. Quelles sont les caractéristiques de ces mouvements de contestation ?

- Ils portent d’abord sur des thèmes extrêmement divers : protection de l’environnement, disparition d’emplois dans les pays subissant les délocalisations, sécurité alimentaire, protection des traditions culturelles, etc. On peut étendre la liste à l’infini. 

- Ils se fédèrent internationalement en agissant ensemble contre, essentiellement, les organisations internationales. Celles-ci sont remises en cause parce qu’elles ont privilégié la réalisation du libre-échange, sans le subordonner aux nécessités du développement sur le long terme et en laissant le terrain libre pour les firmes transnationales.

- Ils agissent de manière de plus en plus radicale : manifestations massives sur les lieux de réunion des organisations internationales, par exemple.

 

3.2.1.2 – Les enjeux sous-jacents à ces conflits.

 

On peut en voir deux au moins : des enjeux de pouvoir, d’une part, et une discussion sur les limites du fonctionnement de l’économie mondiale par le libre jeu du marché, d’autre part.

· La question du pouvoir : le fonctionnement du libre-échange montre que la théorie économique justifiant le libre-échange par le fait que tous les pays y gagnaient n’est que partiellement vraie. Toutes les spécialisations ne sont pas également avantageuses et certains pays sont gagnants alors que d’autres n’y gagnent pas grand chose. Résultat : les pays peu ou pas avantagés, en général les pays en développement, vont vouloir modifier les règles du jeu et ne vont plus accepter aussi facilement de se laisser imposer un fonctionnement de l’économie mondiale qui n’est pas favorable à leur développement. D’où, dans certaines négociations, une coalition de ces pays contre les positions des pays développés et un échec de la négociation. La question du pouvoir se pose également entre les pays développés : on sait à quel point les Etats-Unis, par exemple, sont chatouilleux quand ils pensent que leurs intérêts nationaux sont touchés.

· Les limites du fonctionnement de l’économie mondiale par le marché : il est des domaines où le libre jeu du marché ne peut pas régler les problèmes sur le long terme. Il s’agit en particulier de tout ce qui touche à l’environnement, à la question de l’énergie et des matières premières. Sur un autre plan, l’absence d’autorité politique mondiale rend très difficile l’adoption de règles sociales pour la protection des personnes. Comme dans un pays, et pour les mêmes raisons, il est nécessaire de discuter, au niveau mondial, des rapports entre marché et Etats.

 

 

3.2.2 – Vers une régulation de la mondialisation ?

 

Cette question peut être abordée en voyant d’abord quels sont ou pourraient être les acteurs de cette régulation, puis en réfléchissant sur que pourrait être la gouvernance mondiale.

 

3.2.2.1 - L’émergence de nouveaux acteurs transforme les acteurs traditionnels.

 

· Les nouveaux acteurs : il s’agit d’une part des pays intervenant plus directement sur la scène internationale pour fédérer les pays en développement, comme l’Inde et le Brésil ; il s’agit d’autre part de très nombreuses O.N.G. (organisations non gouvernementales) qui porte les conflits dont on a parlé dans le paragraphe précédent et/ou qui font pression sur les pouvoirs politiques nationaux ou les organisations internationales. 

· La transformation des acteurs traditionnels de la régulation que sont les organisations internationales comme le F.M.I., la Banque mondiale ou l’O.M.C. : les succès engrangés par les nouveaux acteurs sur la scène de la mondialisation obligent les acteurs traditionnels à tenir davantage compte de leurs revendications. Le discours du F.M.I ou de la Banque mondiale vis à vis des pays en développement s’est transformé, leurs préconisations aussi : on est passé d’une affirmation pure et simple de la nécessité de s’intégrer aux échanges internationaux à des affirmations plus nuancées, valorisant l’intervention de l’Etat, en particulier en matière d’éducation.

 

3.2.2.2 – La gouvernance mondiale.

 

La mondialisation se réalise dans un monde d’Etats nations politiquement autonomes mais économiquement interdépendants. C’est bien tout le problème : comment maintenir l’indépendance politique des Etats tout en adoptant des règles s’imposant à tous ?

L’objectif de la gouvernance mondiale est de se mettre d’accord sur des procédures diverses permettant l’adoption de principes et de pratiques communs, concourant à la formation de normes collectives s’imposant aux Etats. 

· Ces normes sont d’abord des normes environnementales qui visent à protéger notre planète sur le long terme. L’adoption de ces normes environnementales pose un réel problème entre les pays du nord et les pays du sud : les pays riches veulent que l’on édicte ces normes qui sont coûteuses et qui empêchent de faire certaines choses que les pays riches ont fait dans le passé ; les pays pauvres n’ont pas les moyens financiers de respecter ces normes et, en plus, ils n’auront pas les mêmes facilités que les pays aujourd’hui riches pour se développer, ils résistent donc…

La question de l’adoption de normes sociales est également posée. On entend par là des normes visant à protéger les personnes les plus fragiles. On peut penser par exemple à interdire le travail des enfants. On retrouve ici le même problème que pour les normes environnementales : les pays aujourd’hui développés ont fait travailler leurs enfants au 19ème siècle, et si les enfants travaillent dans les pays en développement, c’est justement du fait de leur grande pauvreté. On voit bien que l’adoption de normes sociales serait coûteuse spécialement pour les pays les plus pauvres, dans l’incapacité de payer leur coût. Si on veut qu’elles soient adoptées, il faudrait aussi voir comment on finance leur mise en œuvre effective.

· La question des procédures n’est pas facile non plus : est-ce l’O.M.C. qui doit intégrer ces normes, extérieures au champ de l’échange, dans ses accords commerciaux ? Ou bien ces normes doivent-elles être discutées et décidées par d’autres institutions ou par la coopération de ces institutions ? Mais quelles institutions et qui fera respecter ces règles ?

Si les questions sont aujourd’hui posées, on ne peut pas dire qu’elles soient encore résolues.

 

Conclusion

La mondialisation n’est pas sans poser des problèmes. En même temps, c’est un processus en marche, qui se poursuit et se poursuivra. Il faut donc parvenir à la réguler pour qu’elle produise les meilleurs effets possibles, en particulier qu’elle soit au service du développement, et en particulier du développement durable.

 

 

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Mer 18 Mar - 22:36 (2009)
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MessagePosté le: Mer 18 Mar - 22:36 (2009)    Sujet du message: Publicité
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MessagePosté le: Mer 18 Mar - 22:53 (2009)    Sujet du message: Pour préparer l'examen de l'échange international Répondre en citant
بارك الله فيك 


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MessagePosté le: Mer 18 Mar - 22:59 (2009)    Sujet du message: Pour préparer l'examen de l'échange international Répondre en citant
merci frère DRISS
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MessagePosté le: Mer 25 Mar - 20:02 (2009)    Sujet du message: Pour préparer l'examen de l'échange international Répondre en citant
Thanks so much man, this is a very great job!!
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Cordialement


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